Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:44

Après la mort de Nahel, la révolte des quartiers populaires Parti pris

Des policiers soupçonnés
de violences applaudis :
la haie du déshonneur

Des policiers sont venus acclamer ce jeudi à Marseille leurs collègues soupçonnés d’avoir blessé au LBD, tabassé et laissé pour mort un jeune de 22 ans. Plus qu’un crachat au visage de la victime, cette scène illustre le sentiment d’impunité toujours plus grand qui est le leur.

David Perrotin

20 juillet 2023 à 19h25

Il faut voir ces images montrant plus d’une vingtaine de policiers faisant une haie d’honneur pour la sortie de leurs collègues, ce jeudi, devant les bureaux de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), à Marseille. Il faut écouter ces applaudissements de la honte à l’endroit de ces agents soupçonnés d’avoir tiré au LBD dans la tête de Hedi, un jeune homme de 22 ans, de l’avoir traîné au sol, tabassé à plusieurs et laissé pour mort.

Il faut imaginer, enfin, l’émotion de Hedi, assistant de direction, face à cette scène odieuse captée par BFMTV, alors que sa vie est brisée depuis qu’il a croisé des agents de la BAC le 1er juillet dernier à Marseille, qu’il a écopé de soixante jours d’ITT (arrêt de travail) et qu’il a désormais une partie de sa boîte crânienne en moins. Lui ne faisait que rentrer après avoir donné un coup de main dans le restaurant de ses parents. Eux étaient supposés servir, protéger et maintenir l’ordre.

Depuis sa chambre d’hôpital qu’il n’a quittée que le 13 juillet, Hedi avait livré sa version auprès de l’IGPN. Les deux équipages de la BAC mis en cause ont été placés en garde à vue, auditionnés. Vendredi matin, le parquet de Marseille a indiqué que quatre agents, qui bénéficient évidemment de la présomption d’innocence, ont été mis en examen du chef de « violences volontaires » ayant entrainé une ITT supérieure à 8 jours, aggravées par trois circonstances (commises en réunion, avec usage ou menace d’une arme, et par personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions). L’un d’eux a été placé en détention provisoire, les trois autres sous contrôle judiciaire, avec interdiction d’exercer.

Comment comprendre, alors, que des policiers soumis à un devoir de réserve mais surtout d’exemplarité osent manifester un tel soutien public – même si tous ces visages ont été soigneusement floutés par la chaîne.

Comment expliquer ce sentiment d’impunité qui envahit toujours plus cette profession et s’étale ainsi dans l’espace public ? Ce crachat permanent au visage des victimes et cette pression que peut susciter cette foule sur les autres forces de l’ordre, celles capables encore de discernement ? 

Les syndicats de police nous ont habitués à imposer leur rapport de force et leur diatribe haineuse, sans retenue sur les plateaux télé. De manière quasi permanente, ils mettent en cause le récit de victimes, les criminalisent et demandent toujours plus la prise en compte du « contexte » face à des images pourtant accablantes. Par le passé, des policiers ont déjà manifesté leur soutien lorsque des collègues étaient mis en cause. Mais pas aussi rapidement, pas aussi librement.

« On ne vous lâche pas », hurle même l’un des policiers dans la vidéo. Mais qui va les lâcher ? Toute cette partie de la classe politique et médiatique pour qui Nahel, un gamin de 17 ans, n’avait qu’à s’arrêter pour ne pas se faire tuer ? Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui s’étouffe quand il entend parler de violences policières ou qui fait en sorte de maintenir le salaire du policier accusé d’avoir abattu Nahel à Nanterre ?

Le préfet de police de Paris, qui répète à l’envi qu’il n’y a « pas de racisme » dans la police et qui refuse de condamner l’existence de la cagnotte en faveur de ce même policier, pourtant lancée par une figure d’extrême droite et sur laquelle une enquête a récemment été ouverte par le parquet de Paris ? Toutes ces personnes qui ont jugé utile de la remplir, afin qu’elle atteigne plus de 1,6 million d’euros ? Ou celles qui sont déjà en train d'alimenter une nouvelle cagnotte pour la « famille » des ces quatre policiers ?

Le jeu coupable d’une large partie de la classe politique

À défaut d’avoir de la décence, ces policiers capables de défier la justice devant les locaux de l’IGPN avaient un « permis ». Le même qui a été délivré par le ministre de l’intérieur et tous ces politiques (Valérie Pécresse, Fabien Roussel et Olivier Faure compris) lorsqu’ils avaient participé au rassemblement organisé par les syndicats de police en mai 2021 et lors duquel la foule applaudissait cette fois le slogan d’Alliance : « Le problème de la police, c’est la justice ! » 

Dans quelle autre profession des gens viendraient supporter leurs collègues de cette manière ? Imagine-t-on des soignants soupçonnés d’avoir frappé des personnes âgées en Ehpad ou des professeurs d’avoir laissé pour morts des élèves, recueillir des soutiens aussi francs et visibles ?

À elle seule, cette scène illustre le drame actuel de la police : une profession de moins en moins contrôlée, des syndicats de plus en plus puissants, une impunité toujours plus grande.

Toutes les enquêtes scientifiques ou journalistiques mettent en lumière le problème systémique du racisme et des violences policières. Des centaines de récits de victimes, ceux des jeunes de quartier, des « gilets jaunes », d’Angelina à Michel Zecler, montrent à quel point ce sont elles, les victimes, qui sont « lâchées ».

Elles qui sont contraintes d’attendre des années qu’un procès ait lieu, quand l’enquête n’a pas été bâclée, que l’affaire n’a pas été classée. Et pour, parfois, que les policiers soient relaxés. Face à cela, il y a de moins en moins de remparts. Les gouvernements successifs ferment les yeux et le premier « flic » de France déploie, pour défendre ces policiers-là, toute son énergie.

 

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0
21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:36
 
 

Après la mort de Nahel, la révolte des quartiers populaires Enquête

Mehdi, 21 ans, éborgné
par un tir policier à Saint-Denis :
une enquête confiée à l’IGPN

Après avoir été éborgné par un tir policier de LBD le 29 juin, au cours des affrontements liés au décès de Nahel, Mehdi vient de déposer plainte. Le parquet de Bobigny indique à Mediapart avoir ouvert ce jeudi une enquête préliminaire et saisi l’Inspection générale de la police nationale.

Pascale Pascariello, David Perrotin et Le Bondy Blog

20 juillet 2023 à 16h39

Confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), elle a été ouverte pour « violences volontaires ayant entraîné une infirmité permanente », avec les circonstances aggravantes qu’elles ont été commises par des personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP) avec arme (en l’occurrence un LBD), un crime passible de quinze ans d’emprisonnement. Cette enquête fait suite à la plainte déposée, le jour même, par l’avocate de Mehdi, Me Lucie Simon. 

Sollicitée par Mediapart, celle-ci « salue la rapidité de l’ouverture de l’enquête par le parquet » et demande « la saisie des enregistrements des vidéosurveillances de la municipalité situées sur le lieu des faits ». Elle rappelle qu’il y a au moins « cinq personnes qui ont été éborgnées durant les révoltes urbaines, ce qui interroge nécessairement sur la politique du maintien de l’ordre ».

Dans la nuit du 29 juin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), lors des affrontements survenus à la suite du décès de Nahel, tué à bout portant par un policier, Mehdi, 21 ans, est atteint à l’œil droit par un tir de lanceur de balles de défense (LBD) des forces de l’ordre. Il en perd l’usage. 

Encore traumatisé, c’est son père, Rachid, 51 ans, qui nous reçoit pour nous raconter comment, en une nuit, la vie de son fils a basculé. Il s’apprête à déposer plainte auprès de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).

« C’était la deuxième nuit de révolte », précise Rachid, qui veillait alors chez sa mère. Il est 3 heures du matin lorsque son téléphone sonne : son deuxième fils lui annonce que Mehdi est aux urgences. 

« Ce soir-là, mon fils est parti avec un de ses amis à la Plaine Saint-Denis, près d’un parc, rue Jamin. Pas loin, il y avait des affrontements entre les jeunes et les policiers. Tout le monde courait et Mehdi a voulu rentrer, mais il s’est retrouvé seul face aux forces de l’ordre. Alors qu’il ne faisait rien, un des policiers l’a mis en joue et lui a tiré dessus au LBD. Ils n’ont pourtant pas le droit de viser le visage », insiste son père, effondré.

« Je lui ai demandé d’être transparent et de me dire ce qu’il avait fait exactement. Il m’a répété qu’il n’avait rien fait et rien lancé contre les policiers. Et quoi qu’il en soit, est-ce normal de perdre un œil pour des jeunes qui ont manifesté leur colère contre l’injustice et les violences policières ? »

 
Illustration 2 Mehdi, lors de son hospitalisation aux urgences, 30 juin 2023.

« Mehdi a eu le réflexe d’enjamber la grille de l’école pour se protéger des policiers », poursuit son père. Il s’est alors écroulé, ce sont des riverains qui l’ont conduit à l’hôpital de Saint-Denis. « Les policiers ne l’ont même pas secouru », déplore Rachid. 

Arrivé vers 3 h 30, Rachid, sous le choc, se cache alors « pour pleurer », puis soutient Mehdi en lui posant des compresses toute la nuit avant qu’il ne soit transféré dans un hôpital parisien spécialisé en ophtalmologie. « Il a été opéré à 17 heures. Son œil a été retiré et on avait peur que le cerveau soit touché, mais ce n’est pas le cas », précise son père.

Sur le compte rendu d’hospitalisation daté du 30 juin, les médecins constatent « un traumatisme maxillo-facial par flash-ball » et « l’éclatement du globe oculaire droit avec une fracture du plancher de l’orbite passant par le canal intra-orbitaire ».

« La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est son cerveau. Et la deuxième, c’est de me dire que tout cela était de ma faute. » Depuis ce drame, son père rumine et culpabilise. « J’aurais dû quitter la cité pour que mon fils grandisse ailleurs », répète-t-il. Avant de réagir à la petite musique du moment qui vise à criminaliser tous les parents : « Je vis un drame avec mon fils, mais je tiens à vous dire combien c’est violent d’être jugé en tant que parent. » 

Au moins 7 blessés graves dont 5 personnes éborgnées 

Combien de personnes ont été gravement blessées par les forces de l’ordre lors des manifestations et affrontements survenus à la suite du décès de Nahel ? Le 12 juillet, l’IGPN déclarait avoir été saisie de 22 enquêtes « de nature et de gravité très différentes ».

Virgile, 24 ans, a été éborgné après un tir de LBD le 30 juin à Nanterre, en marge des manifestations. Depuis ce même soir, Aimène Bahouh, 25 ans, est plongé dans le coma après qu’il a reçu à la tête un projectile tiré par un policier du RAID à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle). Le 2 juillet à Marseille, Hedi, 22 ans, a reçu un tir de flash-ball dans la tempe puis a été passé à tabac par un groupe de quatre ou cinq policiers qui seraient membres d’un équipage de la BAC [brigade anti-criminalité], avant de tomber dans le coma. Le lendemain, à Angers, un homme de 32 ans a également été touché par un tir de LBD, perdant lui aussi l’usage de son œil.

D’après nos informations, deux autres personnes (un jeune homme et une mère de famille) ont été éborgnées par des projectiles policiers en banlieue, mais ne souhaitent pas encore témoigner. L’IGPN enquête également sur la mort de Mohamed B., 27 ans, tué d’un « probable » tir de flash-ball à Marseille le 3 juillet

Difficile de dresser un bilan exhaustif de tous ces blessés dont les témoignages surgissent dans la presse au compte-gouttes. Bon nombre de victimes appréhendent de devoir se rendre dans un commissariat et restent pour l’heure invisibilisées. Lors des affrontements dans les quartiers, peu ou pas de « streets medics » pour les soigner et les aiguiller. Peu ou pas d’avocats membres de « Legal Team » pour les représenter ou les conseiller. 

Pour ces jeunes, c’est aussi courir le risque d’être incriminés dans les affrontements. « Déposer plainte auprès de notre commissariat de quartier est impensable pour nous. Ils auraient refusé de la prendre ou se seraient moqués de mon fils », présume d’ailleurs Rachid. « Je jongle déjà avec les démarches administratives pour assurer sa prise en charge médicale, poursuit-il. Je vais ensuite me renseigner pour préparer la plainte en allant si possible dans un commissariat extérieur au quartier. »

« Un harcèlement » et « un racisme » policiers habituels

Avec son épouse, assistante maternelle depuis 20 ans, Rachid raconte s’être « sacrifié » pour ses quatre enfants. « Si aujourd’hui, j’ai des problèmes de santé, notamment dentaires, c’est que j’ai fait l’impasse sur mes soins pour privilégier leur éducation », explique-t-il. Sa fille aînée, professeure des écoles, « aurait pu aller encore plus loin mais elle a préféré s’occuper des plus petits ». Il énumère ensuite les exemples de réussite de ses enfants, « dont certains, comme Mehdi, sont allés dans le privé »« On a mis le paquet », insiste-t-il pour tordre le cou aux préjugés. 

Rachid, qui a enchaîné tous les boulots, « enrage d’entendre les ministres et politiques parler des parents des jeunes des quartiers en les jugeant, les accusant d’abandonner leur enfant ».

Son histoire, c’est celle de nombreux parents qui, ayant eux-mêmes grandi en banlieue, « ont tout fait pour que leurs enfants réussissent mieux qu[’eux] ». Originaire du Maroc, Rachid a passé toute son enfance à Saint-Denis, où il a constaté le désengagement de l’État. « Quand j’étais jeune, il y a avait encore une police de proximité, des associations mais tout cela a disparu », regrette-t-il, avant d’affirmer, malgré tout, son « amour » pour le pays : « Je rêve en français, je suis français, je préfère la France. »

Selon lui, les relations entre policiers et jeunes se résument en deux mots : « harcèlement et racisme ». À 14 ans, son fils a « été violemment interpellé sans motif par des policiers de la BAC. Il les vouvoyait alors qu’ils l’insultaient, un voisin a dû s’interposer pour défendre Mehdi ». Depuis ce jour, les relations avec les policiers se seraient dégradées. 

« Mehdi s’est endurci à force de se prendre des coups par la police », déplore encore Rachid, qui énumère les contrôles subis par son fils, jusqu’à cette garde à vue au cours de laquelle Mehdi « s’est fait tabasser en cellule ». « Il n’y a rien de constructif ni de pédagogique dans les pratiques et le comportement des policiers, au contraire, ils provoquent les jeunes et alimentent leur méfiance. »

Il y a deux ans, en avril 2021, Mehdi a vécu un autre drame : la perte de son meilleur ami, Yanis, 20 ans. Au cours d’une course-poursuite avec les policiers, le jeune homme, âgé de 20 ans, a percuté avec son scooter un véhicule sur l’autoroute. Après plusieurs semaines dans le coma, Yanis a finalement succombé à ses blessures. Ainsi que nous l’avions révélé, en juin 2021, la veillée funéraire organisée en sa mémoire, par les habitant·es du quartier, avait viré au cauchemar. Plusieurs patrouilles de police étaient intervenues, faisant un usage massif et disproportionné de grenades lacrymogènes et de LBD. 

« C’est de l’acharnement, soupire Rachid qui, avec son fils, était présent lors de cette veillée. Les policiers ont gazé des enfants de 5 ans, leurs mères et même une femme enceinte. Comment voulez-vous ensuite que les jeunes considèrent la police ? » Pourtant, « Mehdi a toujours aidé les autres, insiste son père. Il faisait partie d’une association qui vient en aide aux jeunes du quartier et a fait plusieurs maraudes avec sa grande sœur ». 

Lui-même, dans sa jeunesse, a été marqué : « À 18 ans, un policier m’a dit “casse-toi, sale bougnoule”. Je me suis dit que c’était donc ça le racisme. Je l’ai découvert comme ça, dans un commissariat. » 

En bas de l’immeuble, le terrain de foot va être détruit pour l’extension d’une entreprise « qui n’emploie pas beaucoup de personnes issues du quartier ». Depuis sa fenêtre, Rachid tente d’ironiser : « À votre droite, une des barres d’immeubles de la cité des Francs-Moisins doit être détruite pour les Jeux olympiques. Et à votre gauche, vous apercevez la cité des 4000 que Sarkozy voulait “nettoyer”. »

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0
21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:24

Après la mort de Nahel, la révolte des quartiers populaires

Hedi, 22 ans, « laissé pour mort »
après avoir croisé la BAC à Marseille

Dans la nuit du 1er au 2 juillet, le jeune homme a été touché par un tir de LBD qui lui a causé un grave traumatisme crânien. Il dit aussi avoir été « tabassé », avec plus de 60 jours d’arrêt de travail à la clef. Quatre policiers ont été mis en examen vendredi, et l'un d'entre eux incarcéré.

Nejma Brahim, Pascale Pascariello et Camille Polloni Médiapart

19 juillet 2023 à 19h29

Vendredi 14 juillet, au lendemain de sa sortie de l’hôpital de la Timone, à Marseille, Hedi est un homme détruit. Pourtant, il affirme garder en mémoire les violences qu’il a subies. « C’était une équipe de la BAC, ils étaient au moins quatre, rembobine-t-il. On les a croisés au croisement d’une ruelle vers le cours Lieutaud. » L’endroit exact, le jeune homme de 22 ans ne l’a plus en tête.

Après que des agents de l’IGPN ont recueilli son témoignage durant son hospitalisation, huit policiers ont été placés en garde à vue mardi 18 juillet. D’après La Provence, ils appartiennent à deux brigades anticriminalité (BAC). Les suspects ont reçu le soutien d'une partie de leurs collègues, qui les ont applaudis jeudi 20 juillet lors de leur transfert vers le palais de justice.  

Vendredi 21 juillet au matin, le parquet de Marseille a annoncé que quatre de ces fonctionnaires ont été mis en examen par un juge d’instruction pour des violences volontaires en réunion, par personne dépositaire de l'autorité publique, avec arme, ayant entrainé une ITT supérieure à 8 jours. L’un d’eux a été placé en détention provisoire, une mesure rarissime, les trois autres sous contrôle judiciaire, avec interdiction d’exercer.

« Je suis contente qu’ils les aient arrêtés, ça va dans le bon sens » réagit Leila, la mère de Hedi. « J’imagine qu’ils ont dû avoir des éléments grâce aux caméras. On a confiance en la justice. Mais j’ai dit à Hedi et à son ami Lilian de se préparer à être attaqués, à ce que certains aillent chercher la moindre petite broutille. » 

 
Illustration 1 Hedi a subi un traumatisme crânien grave lié à un tir de LBD, dans la nuit du 1er au 2 juillet 2023. © Nejma Brahim / Mediapart

Le 5 juillet, le parquet de Marseille avait ouvert une information judiciaire pour des « violences en réunion par personnes dépositaires de l’autorité publique » ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours. Il a confié l’enquête à la police judiciaire (PJ) de Marseille et à l’IGPN.

« La scène décrite est une scène de barbarie », commente Jacques-Antoine Preziosi, l’avocat de Hedi. « Deux gosses parfaitement socialisés, sans casier, qui travaillent, descendent à Marseille pour se distraire. Ils ne sont ni des manifestants ni des pilleurs. Ils tombent sur cinq ou six cinglés qui les agressent. Il se trouve que ce sont des fonctionnaires de l’État français. Nous attendons que l’enquête ait lieu et que justice se fasse, qu’on identifie ces gens-là et qu’on les juge. » 

Un tir de LBD et un passage à tabac

Le soir des faits, Hedi donne « un coup de main » à ses parents à l’occasion de la « fête des terrasses ». Il quitte le restaurant seul en voiture, aux alentours de 1 h 15 ou 1 h 30 du matin. « Je suis descendu à Marseille pour rejoindre des camarades, on s’est retrouvés au Vieux-Port », se souvient-il.

Là, il découvre une « scène de film ». « Il y avait un hélicoptère, on a eu l’idée de le suivre, ce qui n’était pas très malin, concède Hedi. Mais bon, un hélicoptère qui survole le ciel à Marseille dans un tel chaos, on n’en voit pas tous les jours. » Lui et Lilian, son ami, arpentent les rues du centre-ville en suivant l’engin des yeux. 

Hedi assure qu’ils n’ont pas pris part aux révoltes mais croisé la route d’autres jeunes qui y participaient, certains cagoulés, d’autres pas. Ils avancent dans l’obscurité de la nuit, sans lumière de la ville. Au croisement d’une ruelle située près du cours Lieutaud, ils tombent nez à nez avec les agents de la BAC.

« On leur a dit bonsoir, mais on a vite compris qu’ils étaient énervés et fermés à la discussion. » Selon le récit de Hedi, les policiers n’ont pas répondu. L’un d’eux aurait agrippé son lanceur de balle de défense (LBD), un autre se serait saisi de sa matraque pour asséner un coup au visage de Lilian. « Il s’est protégé avec son bras, puis il a réussi à partir en cavalant. » Hedi n’y parvient pas.

Il raconte avoir vu un policier lui tirer dans la tête avec son LBD, puis avoir été traîné au sol sur environ dix mètres. L’un des hommes se serait alors agenouillé sur ses jambes pour l’immobiliser, tout en lui donnant plusieurs coups, tandis que les autres le passaient à tabac. « Je me souviens de leur matraque, de leurs gants à coque et de leur arme de service à la taille. » Il revoit aussi le sang couler sur son visage, provenant de sa blessure à la tête, comme si on lui « renversait de l’eau dessus ». « Je sentais un truc énorme dans mon crâne qui me brûlait », poursuit Hedi, qui marque une pause dans son récit pour ravaler ses larmes.

« Il se montre fort, là, mais il pleure quand il est seul avec nous à la maison », commente sa mère.

Hedi estime que ce calvaire a duré cinq minutes. Il précise avoir supplié les policiers d’arrêter et ne se souvient d’aucune parole de leur part, en raison du « brouhaha ». « Je criais en disant que j’étais gentil, que j’avais mes papiers, qu’ils pouvaient me fouiller pour voir que je n’avais rien de dangereux sur moi. Mais ils n’ont pas voulu arrêter. »

Après avoir été abandonné, il aurait trouvé, avec l’adrénaline, la force de se relever et de courir, courir encore, sans vraiment savoir où il allait ; tentant d’appeler son ami Lilian par téléphone pour pouvoir le rejoindre quelque part. « J’essayais de lui envoyer ma localisation avec Snapchat, mais avec le stress, je n’y arrivais pas. On a fini par se retrouver par hasard devant une alimentation. »

Transporté à l’hôpital en urgence

Peu de temps après, le jeune homme s’écroule. Malgré le flou, il se souvient d’avoir perdu le contrôle de son corps, de s’être uriné et vomi dessus, et d’avoir vu « tout blanc » alors que le projectile était encore incrusté dans son crâne. Son ami, ainsi que les deux gérants de l’épicerie, le prend en charge et l’emmène à l’hôpital. « J’étais tout raide dans la voiture, Lilian n’a pas pu monter avec nous. L’un des gérants me tenait la tête, l’autre conduisait. Lilian a couru derrière nous jusqu’à l’hôpital. »

La suite, ce sont ses proches qui nous la confient. Hedi tombe dans le coma. Ses parents ne sont prévenus que le lendemain, dimanche, en fin de matinée. Mais avant même que les gendarmes ne viennent toquer à leur porte, Leila, sa mère, se doute de quelque chose : « D’habitude, quand mes fils sortent, ils me donnent toujours des nouvelles. Je l’ai appelé le matin car on devait aller à la piscine ensemble. Et c’est quand il n’a pas répondu que j’ai compris. »

Les gendarmes leur demandent d’appeler la police. « C’est très grave » est la seule précision qu’ils obtiennent à ce moment-là. « Quand on les a appelés, ils nous ont juste dit qu’il avait été déposé à la Timone après avoir reçu un coup sur la tête. Ils nous ont dit de nous y rendre le plus vite possible. » 

Les parents du jeune homme, qui a fêté ses 22 ans à l’hôpital, ne peuvent le voir avant 15 heures. « Les médecins voulaient nous parler d’abord. Ils nous ont dit que c’était un miraculé et qu’il faudrait encore attendre 48 heures pour être sûr qu’il s’en sortirait », relate Leila, qui précise qu’il était intubé. Des sources hospitalières, interrogées par Mediapart, confirment que son pronostic vital a été un temps engagé.  

Et pour cause. Les médecins ont dû retirer une partie de sa boîte crânienne pour évacuer le sang qui se trouvait entre le cerveau et le crâne. Hedi a aussi une fracture de la mâchoire – « c’est simple, commente-t-il, il n’y a plus d’os sur le côté gauche » –, l’œil gauche tuméfié et fermé, la joue creusée, des hématomes plein les jambes. « Les médecins pensaient qu’il ne pourrait plus marcher », ajoute Leila. 

Cinquante agrafes sur le crâne 

Au moment où nous le rencontrons, il n’a toujours pas recouvré la vue du côté gauche. Sur sa fiche médicale, qu’il nous montre, apparaît la mention « traumatisme crânien grave sur shoot de flash-ball ». Les violences subies lui valent plus de 60 jours d’ITT et une invalidité temporaire.

Dans la même nuit du 1er au 2 juillet, toujours dans le centre-ville de Marseille, Mohamed B., 27 ans, est décédé d’une crise cardiaque après avoir été touché au thorax par « un projectile de type flash-ball ». Le parquet de Marseille a ouvert une information judiciaire pour « coups mortels » avec arme. Cette enquête, confiée à la PJ et à l’IGPN, vise à déterminer si un fonctionnaire de police est à l’origine du tir, et à l’identifier.

« Ils t’ont pas épargné, hein !, lâche un ami des parents de Hedi, de passage au restaurant, en voyant l’ampleur de ses blessures. Le jeune homme prend soin de saluer toutes celles et ceux qui viennent prendre de ses nouvelles. « Comment ça va ? », interroge-t-il à plusieurs reprises. « C’est à toi qu’il faut demander ça », répondent un à un les visiteurs et visiteuses.

Sur la table en face de lui est posé le casque qu’il est supposé porter pour protéger sa tête d’un éventuel choc. « À ce jour, il lui manque toujours une partie de sa boîte crânienne, donc c’est très fragile », précise sa mère. En retirant ses bandages, Hedi laisse entrevoir une cicatrice formant un arc de cercle, depuis le front jusqu’à l’arrière de l’oreille. Il aura fallu 50 agrafes.

« La police est censée nous protéger »

Depuis le drame, le jeune homme est très affaibli. D’anciennes photos d’identité laissées sur la table montrent qu’il a perdu beaucoup de poids. « Je n’arrive plus à manger, j’ai encore de fortes douleurs », regrette cet assistant de direction dans l’hôtellerie-restauration. Il n’a qu’une crainte : ne plus pouvoir exercer son métier. « Mon employeur est très compréhensif pour l’instant, mais même si je reprends un jour, je refuse d’être un “poids” pour l’entreprise. » 

À sa sortie de l’hôpital, il devait rejoindre une maison de rééducation à Avignon, mais la famille a refusé. « Avec tout ce qu’il a vécu, on refuse qu’il soit loin de nous », explique Leila, qui lui a trouvé une autre maison de repos tout près d’ici. Avant de l’intégrer, Hedi devait subir une opération de la mâchoire ce mercredi.

S’il témoigne aujourd’hui (après avoir livré son récit à La Provence, une semaine après les faits), c’est « pour les autres ». « On ne veut pas que ce genre de choses se reproduise. » Hedi, qui n’a pas de casier judiciaire, dit être déjà tombé sur des « cow-boys » par le passé, mais jamais sur des « gars aussi violents », capables de « te laisser pour mort dans une méchanceté gratuite ». Il y voit le signe d’un « problème dans la police ». « Quand il y en a un ou deux, OK. Mais quand sur une équipe de quatre ou cinq, tu vois qu’ils sont tous pourris, c’est grave. Ça veut dire que c’est clair et assumé. »

Et sa mère de compléter : « La police est censée nous protéger. Comment il va vivre avec ce traumatisme maintenant, lui ? S’il se fait contrôler en voiture demain, est-ce qu’ils ne vont pas lui en mettre une ? » La famille veut garder confiance en la justice. Elle est soutenue par l’Association d’aide aux victimes, qui leur signifie depuis le départ que les soins de Hedi sont pris en charge à 100 %. Mais le jeune homme n’a toujours pas récupéré ses effets personnels, placés sous scellés dans le cadre de l’enquête. « Il n’a donc pas de carte Vitale, et je dois avouer que l’aspect financier nous inquiète beaucoup », conclut sa mère.

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0
21 juillet 2023 5 21 /07 /juillet /2023 16:06
En Argentine, trois policiers
condamnés à perpétuité
pour un meurtre motivé
par la « haine raciale »

Lucas Gonzalez, 17 ans, a été tué lors d’un contrôle routier. Les juges ont retenu « la préméditation, la haine raciale et l’abus de pouvoir » comme circonstances aggravantes. Le verdict est qualifié d’« historique » par l’avocat des victimes


https://www.lemonde.fr/international/article/2023/07/16/en-argentine-trois-policiers-condamnes-a-perpetuite-pour-un-meurtre-motive-par-la-haine-raciale_6182229_3210.html

Devant le tribunal de Buenos Aires où les policiers ayant assassiné le jeune Lucas Gonzalez sont jugés, le 11 juillet 2023. Devant le tribunal de Buenos Aires où les policiers ayant assassiné le jeune Lucas Gonzalez sont jugés, le 11 juillet 2023. DANIEL DAVOBE / AFP

Le 17 novembre 2021, quatre adolescents sortent en voiture du centre d’entraînement du club de football Barracas Central, situé dans le sud de Buenos Aires. Lucas Gonzalez, 17 ans, y jouait. Ses trois amis étaient venus tenter leur chance pour intégrer les équipes jeunes de ce club de première division. Il est 9 h 30. Sur le chemin du retour vers la municipalité de Florencio Varela où ils vivent, située en périphérie de la ville, ils s’arrêtent pour acheter des jus de fruits et des gâteaux, à l’entrée de la Villa 21-24, un quartier précaire de la capitale argentine.

Un véhicule banalisé et non immatriculé leur coupe soudain la route. « J’ai klaxonné car je pensais qu’il était distrait », racontera le conducteur, Julian Salas, lors du procès. Lorsqu’il voit l’un des officiers, en civil, vêtus de noir et arme au poing, sortir de la voiture, il assure penser à une tentative de vol, et essaie de s’échapper en montant sur le trottoir.

Les tirs commencent à fuser, deux balles touchent Lucas Gonzalez à la tête. Julian stoppe le véhicule et appelle à l’aide. Des policiers en uniforme en poste aux alentours s’approchent et immobilisent rapidement deux d’entre eux, tandis que le troisième s’échappe, avant d’être arrêté quelques heures plus tard, alors qu’il s’était rendu au commissariat pour dénoncer les faits. Lucas Gonzalez, quant à lui, sera transporté sous surveillance policière à l’hôpital avant de succomber à ses blessures le lendemain.

Quatorze policiers accusés

Rapidement, la version donnée par les policiers impliqués – qui avançaient avoir été mis en danger par « quatre individus apparemment mineurs, jeunes » qui « étaient armés », perd en crédibilité. Alors qu’ils prétendent avoir été menacés avec une arme, on découvre que cette dernière est factice, et qu’il n’y a donc pas eu de fusillade mais des tirs à sens unique. Les parents des jeunes garçons assurent dans les médias que l’arme retrouvée dans le véhicule des adolescents y a été placée par la police a posteriori, ce qui sera confirmé plus tard par un témoignage. Enfin, une vidéo de sécurité de la ville de Buenos Aires, qui a partiellement enregistré la séquence, montre, d’après le magistrat qui l’a expertisée, une scène qui ressemble davantage à un « assaut » de la part des policiers qu’à un contrôle d’identité.

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, la société argentine s’indigne. L’impact est tel que c’est Gregorio Dalbon, l’un des avocats de la vice-présidente, Cristina Fernandez de Kirchner, qui représentera finalement les familles des victimes.

Mardi 11 juillet, à l’issue d’un procès qui a débuté mi-mars, où 14 policiers étaient sur le banc des accusés et qui a vu défiler pas moins de 50 témoins, la justice a livré un verdict inédit en Argentine. Trois policiers ont été rendus coupables d’homicide aggravé notamment par la « haine raciale » et condamnés à la prison à perpétuité, tandis que six autres – trois commissaires, un commissaire adjoint et deux officiers – ont été condamnés à des peines allant de quatre à huit ans d’emprisonnement pour « falsification de preuves » et « torture ». Les officiers de police ont, d’après le récit des victimes, proféré des insultes à caractère raciste au moment de leur arrestation et pendant leur détention. Dans le même verdict, les juges ont reconnu Lucas et ses amis comme « victimes de violence institutionnelle ». Cinq policiers ont été absous.

« L’Etat, au travers de sa police, a tué »

Le procureur a soutenu pendant le procès que les policiers avaient voulu les tuer « parce qu’ils le pouvaient, parce qu’ils le voulaient, parce qu’ils pensaient qu’ils allaient s’en tirer et parce qu’ils agissaient en fonction d’une sorte de préjugé, de préjugé social, de préjugé de classe ».

La mère de Lucas, Cintia Lopez, qui s’est dite « satisfaite » par la décision de justice, a appelé, à la sortie de l’audience, à « arrêter de stigmatiser les jeunes parce qu’ils portent une casquette ou pour leur couleur de peau ». Angel Dario Arévalos, l’un des policiers relaxés, a assuré avoir « honte que des personnes comme cela fassent partie de la police et discréditent les forces de l’ordre de cette façon », en référence à ses collègues accusés d’avoir falsifié les preuves.

« C’est une sentence historique. Jamais la justice n’avait retenu la haine raciale comme circonstance aggravante dans un verdict de ce type, assure Me Gregorio Dalbon. En Argentine, il y a violence institutionnelle quand l’Etat tue. Dans ce cas, l’Etat, au travers de sa police, a tué. » Alors que le cas de Lucas Gonzalez n’est pas sans rappeler celui de Nahel M. en France, l’avocat estime que « cette sentence va non seulement faire jurisprudence en Argentine, mais va également avoir des conséquences dans le reste du monde ».

L’affaire n’est toutefois pas terminée puisque les fondements de la décision de justice ne seront connus que le 23 août, et pourraient ouvrir la voie à une instance d’appel. Le tribunal a également demandé l’ouverture d’une enquête pour évaluer l’éventuel rôle du chef de la police de Buenos Aires dans la tentative de masquer les faits.

Partager cet article
Repost0
16 juillet 2023 7 16 /07 /juillet /2023 07:15
Violences policières :
« On est mobilisés depuis
longtemps, pour longtemps »

Une manifestation contre les violences policières, initialement prévue samedi 15 juillet à Paris, a de nouveau été interdite par la préfecture. Réunis au sein d’une coordination, de nombreux collectifs ont raconté leur combat, parfois victorieux, au nom des victimes. À leurs yeux, les autorités veulent empêcher toute expression politique.

Il y avait autant de policiers que de passants, samedi 15 juillet, en début d’après-midi, sur la place de la République à Paris. C’est ici que devait se tenir, le jour même, une manifestation à l’appel de la Coordination nationale contre les violences policières, une semaine après la marche annuelle en hommage à Adama Traoré. Les fourgons de CRS étaient déjà alignés le long des avenues qui débouchent sur la place.
 
Mais les organisateurs n’ont finalement tenu qu’un point presse à 14 heures, entourés de policiers, encore plus nombreux que les journalistes. Car à midi, le tribunal administratif a confirmé l’arrêté d’interdiction de manifester pris deux jours plus tôt par le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, qui avait déjà interdit le rassemblement du 8 juillet. À ses yeux, la manifestation de samedi représentait « un risque manifeste de troubles graves à l’ordre public ».

Dans son arrêté, le préfet argumente sur plusieurs points. Pour lui, cette manifestation est en lien avec « des violences urbaines intenses » qui ont éclaté partout en France après la mort de Nahel. Il invoque également la marche interdite du week-end dernier, des « violences commises contre les dépositaires de l’ordre public » et même « une instrumentalisation », puisqu’y ont été dénoncés un « État français raciste et une police violente ».

 
Illustration 1 Omar Slaouti, porte-parole de la Coordination nationale contre les violences policières, samedi 15 juillet, à Paris. © Photo Caroline Coq-Chodorge / Mediapart

Entre la préfecture de police et la Coordination nationale contre les violences policières, il y a un point d’accord : la coordination dénonce bien un « racisme systémique » en France, « des violences policières » qui sont des « violences d’État » qui frappent presque toujours des personnes racisées, issues des quartiers populaires, ainsi que l’ont répété au micro les membres de la coordination.

Mais les désaccords avec la préfecture sont plus nombreux : « La coordination n’a aucun précédent de violences et n’a jamais appelé à commettre des violences », a rappelé leur avocate Lucie Simon. Selon de nombreux récits corroborés et filmés, la manifestation du 8 juillet a surtout été émaillée de violences policières, notamment l’interpellation violente de Yssoufou Traoré, le frère d’Adama. Quatre plaintes pour des violences policières ont été déposées, tandis que quatre policiers accusent Yssoufou Traoré de « violences volontaires sur personne dépositaire de l’autorité publique, rébellion et menaces ».

« Pour nous, les choses sont simples : par cette décision [la confirmation de l’arrêté d’interdiction de manifester – ndlr], la justice suit le ministre de l’intérieur, qui empêche toute expression politique au sujet des violences policières, qui sont des violences d’État, affirme Omar Slaouti, l’un des organisateurs du rassemblement de samedi. On veut nous invisibiliser, nous silencier. Pourtant, dans notre coordination, aucun débordement ne peut être envisagé, parce qu’il y a des enfants, des parents, des grands-parents. »

Lamine Dieng, Ali Ziri, Souheil El Khalfaoui

La coordination réunit des collectifs qui réclament « vérité et justice » pour les victimes de violences policières commises ces vingt dernières années et minutieusement documentées après des années de procédures, parfois victorieuses. Fatou Dieng s’est ainsi battue pendant 13 ans après la mort de son frère, Lamine Dieng, interpellé en 2007 dans le cadre d’un tapage nocturne et décédé trente minutes plus tard dans un fourgon de police, des suites d’un plaquage ventral impliquant huit policiers.

Après des non-lieux en cascade rendus par la justice française, la famille s’est tournée vers la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui a proposé une médiation à l’État français : celui-ci l’a acceptée et a indemnisé la famille en 2020, reconnaissant ainsi implicitement sa responsabilité.

Omar Slaouti est quant à lui membre du collectif Vérité et justice pour Ali Ziri, un homme de 69 ans interpellé en état d’ivresse en 2009 et décédé par « anoxie » après à un « pliage », une technique d’interpellation – pourtant interdite en 2003 – consistant à plier en deux une personne assise, la tête sur les genoux et les mains dans le dos. Là encore, la justice française a conclu au non-lieu, mais la CEDH a condamné la France en 2018 au nom de l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme, disposant au « droit à la vie ».

"On nous interdit de manifester pour nous museler." Issam El Khalfaoui, le père de Souheil, 19 ans, tué par un policier en 2021

Samedi, le père et la tante de Souheil El Khalfaoui ont fait le déplacement de Marseille (Bouches-du-Rhône). Ce jeune homme de 19 ans a été tué à bout portant le 4 août 2021 par un policier stagiaire, lors d’un contrôle routier, après un refus d’obtempérer. Lui aussi conduisait « sans permis », raconte son père, Issam El Khalfaoui, persuadé que son fils ne serait pas mort s’il avait été « blond aux yeux bleus ». Il répète la liste de tous les manquements et incohérences de l’enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), dont Mediapart s’est déjà fait l’écho.

La semaine dernière, Issam El Khalfaoui manifestait à Marseille, où il a lu un texte très personnel. Il y racontait son vécu du racisme de l’école primaire au lycée, mais aussi au service militaire, dans son métier d’ingénieur et jusque dans la rue où il a subi « des contrôles de police par dizaines ». Le « petit Maghrébin né à Saint-Denis dans le 93 » a dû faire « plus que les autres, être plus brillant, plus gentil, plus serviable, plus aimable, plus généreux... » « À force de faire plus, il eut l’impression d’être finalement intégré », vivant dans « des quartiers bobos à Paris, puis à Marseille », dans une « famille multiculturelle ». Jusqu’au « jour funeste », celui de la mort de son fils.

 
Illustration 2 Issam El Khalfaoui, père de Souheil, 19 ans, tué par un policier en 2021. © Photo Caroline Coq-Chodorge / Mediapart

Depuis la mort du jeune Nahel, tué le 27 juin dernier dans les mêmes conditions que son fils Souheil, Issam El Khalfaoui n’a « pas de mots, juste de l’écœurement ». « Le président de la République n’a fait aucune proposition, regrette-t-il. Le syndicat de police Alliance, la télévision, déversent un racisme décomplexé. Et on nous interdit de manifester pour nous museler. »

Pendant sa conférence de presse, la Coordination nationale contre les violences policières a déroulé ses revendications : la suppression de l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise les forces de l’ordre à faire usage de leur arme lors d’un contrôle routier ; l’interdiction des techniques d’immobilisation ; mais aussi la suppression de l’IGPN, pour être remplacée par une instance indépendante.

Aux côtés des collectifs étaient présents des associations – Attac, le Planning familial –, des syndicats – Solidaires et la CGT –, et seulement deux députés : Jérôme Legavre et Thomas Portes, tous deux élus La France insoumise (LFI) en Seine-Saint-Denis. Si de nombreux partis de gauche n’ont pas souhaité participer à une manifestation interdite, Thomas Portes estime que « ce sont des divergences de stratégie », mais qu’il y a un consensus, parmi les membres de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), « sur l’abrogation de l’article L435-1 ou sur le fait qu’il y a un problème avec la police ou l’IGPN ».

En milieu de journée, la manifestation s’est finalement transformée en réunion politique, dans un gymnase du XXe arrondissement, où près d’un millier de personnes se sont retrouvées. Malgré les arrêtés d’interdiction à répétition, Issam El Khalfaoui en est persuadé : « On est mobilisés depuis longtemps et pour longtemps. Nous refusons d’obtempérer face au racisme. »

----------------------------------------------

 

 
 
 

 

 


Partager cet article
Repost0
15 juillet 2023 6 15 /07 /juillet /2023 19:48
Une manifestation contre les violences policières interdite

 

 
Partager cet article
Repost0
13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 20:12
Interpellation par la BRAV-M
du frère d'Adama Traoré à Paris :
une enquête ouverte, confiée à l'IGPN

Yssoufou Traoré, 29 ans, avait été violement mis au sol lors de la marche interdite organisée en mémoire de son frère Adama samedi 8 juillet 2023.

 

Une interpellation virulente filmée 

Samedi 8 juillet, lors de la marche en mémoire de son frère Adama Traoré, interdite par la Préfecture de police de Paris, Yssoufou Traoré, 29 ans, avait été violement mis au sol par quatre policiers de la BRAV-M avenue de Verdun à Paris (10e), après avoir porté « un coup » à l’un d’eux, qui tentait de le saisir.

Le jeune homme avait dans la foulée été hospitalisé. Avant de sortir de l’hôpital sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui, le dimanche, sa garde à vue ayant été levée dans la nuit. Mais avec une fracture du nez, un traumatisme crânien avec contusion oculaire, des contusions thoraciques, abdominales et lombaires, selon le compte rendu médical. 

Lors de l’interpellation, une femme avait également été brusquement bousculée par les forces de l’ordre. Yassine Bouzrou avait d’ailleurs aussi annoncé dimanche, par l’intermédiaire d’un communiqué posté sur le compte Instagram d’Assa Traoré, dans lequel on apercevait Yssoufou Traoré avec l’œil droit tuméfié, avoir informé le parquet de Paris de ces violences. 

Une enquête est donc désormais ouverte et les investigations ont été confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). En parallèle, une nouvelle marche pour Adama Traoré prévue samedi 15 juillet a été interdite par Gérald Darmanin dans la journée.

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0
13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 20:05
Marche pour Adama Traoré :
deux enquêtes ouvertes pour violences
volontaires commises par des policiers
après les plaintes de journalistes

Les violences, dénoncées publiquement par trois journalistes, Clément Lanot, Pierre Tremblay et Florian Poitout, ont eu lieu au moment où ils filmaient l’interpellation musclée de Yssoufou Traoré, petit frère d’Adama

Le Monde avec AFP

Publié aujourd’hui à 16h21 (13 Juillet)

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/07/13/interpellation-d-yssoufou-traore-le-jeune-homme-vise-par-des-plaintes-de-policiers_6181832_3224.html
 

Deux enquêtes ont été ouvertes pour violences volontaires commises par des policiers après les plaintes de deux journalistes qui couvraient, samedi, le rassemblement interdit en mémoire d’Adama Traoré à Paris, a confirmé jeudi 13 juillet le parquet.

Deux enquêtes distinctes ont été confiées, lundi, à l’inspection générale de la police nationale (IGPN) du chef de violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné une incapacité totale de travail (ITT) de moins de huit jours, a précisé la même source.

Les violences, dénoncées publiquement par trois journalistes, Clément Lanot, Pierre Tremblay et Florian Poitout, ont eu lieu au moment où ils filmaient l’interpellation musclée de Yssoufou Traoré, petit frère d’Adama.

Une enquête administrative est également ouverte depuis dimanche pour faire la lumière sur ces violences contre des journalistes.

« Nous étions plusieurs journalistes à filmer une interpellation d’un membre du collectif La Vérité pour Adama quand la BRAV-M [brigade de répression de l’action violente motocycliste, ndlr] nous [a] fait tomber au sol », avait rapporté sur Twitter Clément Lanot, journaliste indépendant. Il a également rapporté avoir été entendu par l’IGPN pendant deux heures lundi.

 

Voir les commentaires

Partager cet article
Repost0
13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 17:31
14 juillet : L.I.B.E.R.T.É !

Au milieu des couvre-feu et des manifestations interdites, nous défilerons. Pour la liberté, la justice, contre les violences d’État et le système des frontières. Derrière les tirailleurs et tirailleurs africains d'hier et d'aujourd'hui. Pour Nahel, Adama, les 600 migrant.es mort.es au large de la Grèce. Pour un 14 juillet internationaliste.

https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites/blog/130723/14-juillet-liberte

Son silence vaut tous les discours. Et c’est un bilan. Macron ne cherchera même pas à nous parler le 14 juillet.

Comment tirer bilan de « 100 jours d’apaisement » sous état d’urgence, sous couvre-feu, avec des manifestations interdites, des milliers de jeunes en prison, les quartiers quadrillés par la police ?

Mais ce 14 juillet, Macron, sur les Champs-Élysées parlera aux chars, aux Rafales, à l’armée, à la police. Nous n’y serons pas.

En souvenir d’un révolution qui voulait abolir les inégalités et fit tomber le monarque, nous défilerons de l’autre côté de Paris, jusqu’à la place de la Bastille, derrière les tirailleurs africains, d’hier et d’aujourd’hui, derrière les drapeaux de tous les pays, des Comores au Sénégal, de l’Algérie au Mali, de la Palestine au Kurdistan, de la Tunisie au Bangladesh…

Le défilé internationaliste du 14 juillet, contre le racisme, a été autorisé. Il partira de la place Félix Éboué à 14H00 (métro Daumesnil).

Nous défilerons derrière les cortèges de Sans-Papiers.

Nous défilerons en hommage à Nahel et Adama, aux 600 migrant.es mort.es au large de la Méditerranée, aux 6 Algériens et au syndicaliste de la CGT tués par la police française un 14 juillet 1953. En hommage aux partisans de la Main d’œuvre immigrée qui se sont battus ici contre les nazis.

Nous défilerons contre le racisme et le nationalisme, contre le système des frontières, les violences d’État dont les violences policières, les politiques liberticides et d’enfermement.

Nous défilerons pour la liberté de circuler et pour la liberté de manifester qui en est une des modalités. Nous défilerons pour la régularisation de tous et toutes les Sans-Papiers, tirailleurs et tirailleuses d’aujourd’hui.

Nous défilerons pour la relaxe et la libération de tous et toutes les jeunes interpellé.es.

Nous ne laisserons pas Darmanin faire sa loi.

Venez défiler, avec vos fanfares, vos collectifs, interdits ou pas, vos associations, vos familles, vos ami.es, votre quartier. 

D’où que l’on vienne, où que l’on soit né.es, notre pays s’appelle Solidarité.

 

Les collectifs de la Marche des Solidarités
https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites // blog
https://www.facebook.com/marchesolidarites // facebook
https://twitter.com/MSolidarites // twitter
https://www.instagram.com/marchedessolidarites/?hl=fr // instagram

 

--

Partager cet article
Repost0
13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 17:25

 

Partager cet article
Repost0