https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/11/20/chute-d-un-jeune-a-charleville-mezieres-anatomie-d-un-quartier-maudit_6201209_3224.html
Un balcon au deuxième étage détonne au sein de cette grande façade d’un immeuble du quartier de La Ronde Couture, à Charleville-Mézières. Les plantes verdoyantes bien entretenues tranchent avec la fadeur du bâtiment et sa mosaïque de logements identiques. Des oiseaux viennent même picorer dans le nichoir suspendu. Un joli clin d’œil pour cet appartement dont l’entrée se fait rue des Chardonnerets et qui donne sur la rue des Bouvreuils. Au 6e étage flotte un drapeau français. Au 4e, une roue de vélo dépasse du parapet. C’est à cette hauteur, depuis le balcon voisin, que Rayan, 19 ans, a chuté le 6 novembre après une course-poursuite avec la police municipale. Plus d’une semaine après les faits, son état est toujours critique.
Dans son communiqué du 7 novembre, la procureure de la République de Charleville-Mézières, Magali Josse, évoque « une chute accidentelle » lors d’une opération de sécurisation des halls d’immeuble et de lutte contre le trafic de produits stupéfiants par les équipes de nuit de la police municipale, selon l’exploitation des caméras piétons des policiers. Deux enquêtes ont été ouvertes des chefs de recherche des causes des blessures graves afin de déterminer les circonstances exactes de la chute, ainsi que des chefs de trafic de produits stupéfiants.
De quoi secouer un peu plus ce quartier prioritaire de la politique de la ville de 6 000 habitants, sur les 48 000 que compte Charleville-Mézières, avec un taux de pauvreté de près de 60 %, déjà marqué, comme des centaines d’autres quartiers en France, par des épisodes de violences urbaines à la suite de la mort de Nahel M., fin juin à Nanterre. Le maire et des élus avaient notamment été la cible de projectiles alors qu’ils effectuaient une veille dans le quartier et tentaient d’éteindre un feu de poubelle.
« Aucun contact physique avec le policier »
Ce lundi 6 novembre, Rayan rentre du travail avec son père. Cela fait plusieurs mois que le jeune homme l’a rejoint dans sa propre entreprise d’ébarbage en Belgique. Son parcours scolaire s’est arrêté en seconde en 2019, année où sa mère décède d’une insuffisance cardiaque. Rayan décroche après le drame. Le père, tenu par des horaires très matinaux et des contrats un peu partout en France et Belgique, élève comme il peut ses trois garçons, soutenus aussi par leur tante et leur grand-mère qui habitent le quartier.
Avec le boulot, Rayan a retrouvé un cadre. Lever 5 h 30, départ 6 h 15, retour vers 18 h 30. Ce lundi, comme souvent, le jeune homme prend une douche rapide avant d’aller traîner un peu au quartier. Pas longtemps, juste histoire de « prendre l’air », répond-il à son père. Il est généralement de retour à 20 heures. Vers 19 h 40, des cris résonnent dans le quartier : « Il est tombé ! Il est tombé ! », hurlent des gamins se prenant la tête dans les mains.
Quarante minutes plus tôt, une équipe de la police municipale pénètre dans un hall de la rue des Chardonnerets. Depuis quelque temps, la mairie leur a donné la mission de sécuriser les espaces communs, éviter les squats des jeunes et lutter contre le trafic de drogue. Quand ils pénètrent dans un appartement a priori inhabité d’où s’échappent des odeurs de cannabis, deux individus, dont Rayan, prennent la fuite par la porte-fenêtre. Le jeune homme va de balcon en balcon.
Selon Magali Josse, la caméra piéton du policier le poursuivant montre que le représentant des forces de l’ordre garde une certaine distance et, au moment de la chute, n’était pas sur le même balcon. « Il n’y a eu aucun contact physique entre le jeune et le policier », confirme la procureure. Le deuxième individu ayant pris la fuite n’a pas été retrouvé.
« Il traîne un peu dans les halls, c’est tout »
A ce jour, Rayan n’a aucune condamnation inscrite à son casier judiciaire. D’après la famille, il n’était pas dans le deal. « Comme tous les jeunes, il traîne un peu dans les halls, c’est tout », assure sa tante, sorte de « deuxième mère » depuis le décès de celle-ci, qui évoque « un bon gamin, serviable, poli, blagueur ». Son père n’aime pas trop justement qu’il traîne vers les Chardonnerets. Le lieu est connu de tous – et quelques minutes sur place suffisent pour le comprendre – comme l’épicentre du trafic de stupéfiants dans le quartier. « Il disait toujours à son fils de faire attention à ses fréquentations, à ne pas aller n’importe où. En même temps il a 19 ans, on ne peut pas faire grand-chose », continue la tante.
Selon les témoignages de jeunes qu’elle a recueillis, l’appartement où Rayan se trouvait était un appartement « un peu à tout le monde ». Sur les lieux, les policiers ont retrouvé 29 grammes d’herbe de cannabis conditionnés, 39 sachets translucides, un téléphone portable et une balance de précision. « Rien ne prouve que c’était à Rayan, conteste la famille. Et puis il a son salaire déjà, il était bien payé, il n’avait pas besoin de ça. »
Alors pourquoi a-t-il pris la fuite s’il n’avait rien à se reprocher ? La peur de la police, rétorquent les soutiens du jeune homme. « On aurait tous fui comme lui », affirmaient certains jeunes du quartier à L’Ardennais au lendemain de la chute. Ils dénoncent des policiers municipaux qui joueraient « les cow-boys ». L’un se souvient d’une violente claque infligée, un autre d’insultes et d’une fouille sans que les forces de l’ordre activent leur caméra. La plupart connaissent les policiers par leur prénom, et inversement.
Et pour beaucoup, les policiers sont responsables indirectement de la chute. « Quand il y a un jeune sur un balcon, on ne le poursuit pas. On fait gaffe, on n’est pas des trapézistes. Sur le bitume, OK, on peut courir, mais là sur un balcon… », souffle un homme de 28 ans, qui nous indique avoir été témoin de la chute. Bob noir et blanc, il traîne en bas de l’immeuble sur son vélo en fumant, enceinte JBL branchée sur du rap français et calée sur le porte-bagages. « De toute façon, soit on est dehors et on se fait contrôler, soit on est dans un hall et on se fait contrôler », lâche-t-il.
« On appelle au calme »
« Les quartiers aujourd’hui sont un échiquier. On est face à des gens qui ont des stratégies de contrôle de territoires et de l’opinion publique. L’objectif en ce moment est de faire passer la police municipale pour des gens qui s’en prennent à des innocents », rétorque le maire de la ville, Boris Ravignon (élu sans étiquette aux dernières élections, ancien Les Républicains). Dans le quartier, une histoire connue de tous a participé à mettre le feu aux poudres. Le 11 janvier 2021, des insultes avaient été taguées dans le hall du 10 rue des Chardonnerets. « On vous nique, fils de pute de la Ronde-Couture » ou encore « Enculés de racailles ».
Après enquête, il apparaissait que l’écriture était celle d’une policière municipale, qui a été sanctionnée (comme son collègue qui l’accompagnait et n’avait pas dénoncé les faits) et suspendue un an et demi sans salaire. La fonctionnaire est aujourd’hui de nouveau opérationnelle dans le quartier (elle ne faisait a priori pas partie de l’équipe présente le 6 novembre). Un retour qui passe mal pour les jeunes du quartier, qui y voient une provocation. « Elle a été sanctionnée et la sanction a un jour un terme, tranche Boris Ravignon. Elle souhaitait pouvoir reprendre son métier tel quel. Elle sait clairement que s’il y avait d’autres difficultés à nouveau, on en tirerait toutes les conséquences. »
Plusieurs épisodes d’affrontements avec les forces de l’ordre ont donc eu lieu dans le quartier ces derniers jours. Déjà au moment de la chute de Rayan. Selon les jeunes sur place et la famille, les pompiers auraient été empêchés par les forces de l’ordre d’intervenir auprès du jeune homme. C’est un habitant du quartier qui a sorti Rayan de la flaque d’eau dans laquelle il était tombé et l’a mis en position latérale de sécurité. Selon les policiers, un attroupement hostile s’est constitué quand le jeune est tombé, les empêchant de porter secours à la victime.
Dans la nuit, plusieurs poubelles ont été brûlées et quelques voitures (dont le véhicule de la personne qui aurait laissé entrer la police dans son appartement pour poursuivre Rayan). De nouveaux épisodes de violences urbaines ont eu lieu le samedi 11 novembre. La CRS 8, unité spécialisée dans le maintien de l’ordre pour ce genre de situation, a été dépêchée sur place plusieurs nuits. « C’est tendu en ce moment, confie la tante, souvent interrogée sur l’état de santé de Rayan, qui pourrait avoir de lourdes conséquences sur la situation. J’essaye de dire aux jeunes que ça ne sert à rien ce qu’ils font. On appelle au calme. Il y a déjà eu un drame, on n’en veut pas un deuxième. »
« C’est Chicago ici »
Des drames, il y en a déjà eu dans la même barre d’immeuble. Le 9 décembre 2022, Mahamadou Cissé, 21 ans, était tué au 12 rue des Chardonnerets par un ancien voisin octogénaire. Pour la famille Cissé, il s’agit clairement d’un crime raciste. La remise en liberté du tireur, le 21 juillet, dans l’attente de la fin de l’instruction, a été vécue comme une nouvelle injustice dans le quartier. Les locataires du coin ont aussi été choqués en apprenant le 9 octobre la mort d’une femme de 50 ans, retrouvée nue dans son lit, avec du produit chimique suspect déversé sur une partie du corps. Un voisin de 22 ans a vite été interpellé et une enquête est en cours des chefs d’assassinat.
A demi-mot, les habitants évoquent « un quartier maudit » ou « une poudrière ». « C’est Chicago ici », souffle une riveraine d’une soixantaine d’années à sa fenêtre de la rue des Chardonnerets. Habitante depuis presque quarante ans, elle préfère ne pas donner son prénom. « Beaucoup d’appartements sont squattés, les halls aussi et le bailleur ne fait rien. Les gens en ont marre, alors ils déménagent. En dix ans, ça s’est vraiment vidé. Regardez, tous les appartements avec les stores baissés sont vides », dit-elle en pointant la cinquantaine de fenêtres cachées sur la façade qui se prolonge dans la rue.
Au numéro 8 de la rue, il n’y a plus de porte. On entre comme on veut dans un hall d’immeuble de plus en plus crade et puant au fur et à mesure qu’on monte les étages. Au numéro 12, la vitre de l’entrée est brisée de telle sorte qu’on puisse passer le bras afin d’appuyer sur le bouton intérieur qui ouvre la porte. Dans les boîtes aux lettres, trône une assiette creuse sale à côté d’une petite bouteille de vodka. Contacté, le bailleur social Habitat 08 n’a pas souhaité répondre à nos questions.
« La dernière vitre en date qu’on a mise a tenu vingt minutes avant d’être brisée par des jeunes. Ou alors ils se faufilent derrière des locataires qui entrent dans l’immeuble », raconte Johan Watelet, gardien de la rue. Lui travaille sur place jusqu’à 16 h 30 et n’a pas vraiment de problèmes : « Ça arrive que les jeunes traînent mais la journée ça reste tranquille. Faut juste réparer un peu quand il y a de la casse. Les incidents, c’est plutôt le soir. »
Un trafic de drogue « enraciné »
La question de l’occupation des halls d’immeuble sera abordée lors de la réunion publique du 23 novembre de l’assemblée générale des habitants. « Ces jeunes ont un problème d’occupation. Ils ne savent pas quoi faire. Alors ils retrouvent les copains à l’intérieur, surtout quand il fait froid et qu’il pleut, et puis le temps passe », confie anonymement un membre du groupe. Un espace dédié à l’accueil libre des jeunes existait auparavant mais a été fermé à la suite de débordements.
« Depuis le plus jeune âge, les gamins voient des jeunes au pied des tours, qui sont en errance. Ils grandissent dans un environnement où c’est normal de traîner, d’avoir des gens dans son hall, d’avoir des odeurs de cannabis sur leur palier. C’est d’autant plus difficile de s’écarter de ce modèle », analyse Elodie Balardelle, directrice du centre social de la Ronde Couture depuis un an, auparavant responsable du secteur adultes.
Pour l’édile Boris Ravignon, le fil conducteur de ces occupations d’immeubles et de ces faits divers reste « un trafic de drogue qui s’est enraciné de manière profonde à la Ronde Couture », la rue des Chardonnerets étant « une des rues les plus difficiles de Charleville-Mézières ». Mais l’élu veut voir le fait qu’aucun bâtiment public n’ait été endommagé pendant les dernières violences urbaines comme une réussite aussi du tissu social sur place.
Au centre social, on déplore une période de crise sanitaire qui a entraîné « une rupture avec les gamins ». Selon la direction, il manque de prévention spécialisée sur le terrain, d’éducateurs formés qui seraient au contact d’un public que l’établissement ne parvient de toute façon pas à capter. « On a en plus une concurrence déloyale, déplore un bénévole du centre. On essaye de travailler sur le temps long avec ces jeunes, quand d’autres dans la cité proposent le billet tout de suite. » A l’entrée du quartier, une voiture de la police municipale entame sa ronde habituelle en marquant un stop devant la rue des Chardonnerets, déserte en ce milieu de journée. Le véhicule poursuit son chemin. La nuit sera calme.