par LIBERATION
publié le 23 mai 2021 à 15h03
«Nous avons maintenant la preuve par les images de ce que nous disions.» L’ancien député européen Jean-Jacob Bicep est formel : pour lui, c’est bien une utilisation de la force «manifestement excessive» qui a provoqué la mort de Claude Jean-Pierre, 68 ans, après un banal contrôle de gendarmerie dans la ville de Deshaies, en Guadeloupe, fin novembre.
Révélées cette semaine par Le Média, des images de vidéosurveillance ont renforcé la conviction des membres du «Kolektif Gwadloup kont violans a jandam» (le Collectif Guadeloupe contre les violences des gendarmes), dont Jean-Jacob Bicep est le porte-parole, qui s’est constitué après le décès de celui qu’on surnommait «Klodo». Il réunit 17 organisations politiques, syndicales et associatives pour réclamer la vérité dans ce dossier. Dans la foulée, naissait le hashtag #jistispouklodo sur les réseaux sociaux.
Sur cette courte vidéo datant du 21 novembre, on voit le véhicule utilitaire gris de Claude Jean-Pierre, un maçon à la retraite, se garer sur le côté d’un carrefour suivi d’une voiture de gendarmerie. Les premières images montrent deux gendarmes en chemisettes blanches et lunettes de soleil procéder au contrôle des papiers, Claude Jean-Pierre restant assis sur le siège conducteur.
Les images ont fait l’objet d’un montage : on avance de cinq minutes quand deux gendarmes, dont l’un porte désormais un gilet pare-balles, tentent de faire sortir le conducteur de sa voiture par la force. L’homme paraît inerte dans les bras des deux officiers. Il tombe lourdement au sol et sa tête frappe le bitume violemment.
En ce début d’après-midi, il fait plus de 30 degrés à Deshaies mais la température ressentie est bien supérieure. Claude Jean-Pierre va rester allongé en plein soleil de longues minutes avant que l’un des gendarmes ne lui pose un chapeau sur le visage. Qu’il maintiendra avec le pied en attendant les secours.
Colère
Le père de famille décédera au centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre le 3 décembre. Une information judiciaire a été ouverte le 10 décembre contre X pour «homicide volontaire» et dès la mi-janvier, le nouveau procureur de la République, Xavier Sicot, évoquait une «conduite hésitante sur la voie publique», et un conducteur «potentiellement alcoolisé», ce qui aurait justifié le contrôle de gendarmerie.
Mais pour les proches de «Klodo» et le collectif, «les images de vidéoprotection que nous avons visionnées ne montrent pas de véhicule zigzaguant», souligne Jean-Jacob Bicep, interrogé par Libération. Elles donnent à voir un homme qui «se gare calmement», insiste-t-il. «Je suis en colère face à cette justice qui ne juge pas ces deux hommes. Nous sommes déterminés à aller jusqu’au bout de cette histoire avec la famille pour obtenir justice.»
Depuis la mort de Claude Jean-Pierre, des rassemblements et des marches ont été organisés un peu partout en Guadeloupe ainsi que différents meetings «pour conscientiser sur la question des violences», selon la formule du collectif. Dans l’archipel, tout le monde pense aux morts de George Floyd et de Breonna Taylor, deux Afro-américains tués par des policiers aux Etats-Unis.
Localement, l’affaire «Klodo» fait aussi écho au tabassage de Michel Zecler, un producteur de musique martiniquais, par des agents de police à Paris en novembre. Des parallèles que les internautes antillais relaient sur les réseaux sociaux depuis plusieurs mois.
«Comme sa famille touchée dans sa chair, c’est la Guadeloupe tout entière qui réclame vérité et justice», a déclaré Josette Borel-Lincertin, la présidente du Conseil départemental, dans un communiqué dans lequel elle rappelle cependant que les images diffusées ont été coupées. La justice doit faire son travail «en toute transparence, dans le cadre de la procédure entamée depuis de trop longs mois, pour établir la vérité dans la chaîne des responsabilités d’évènements qui ont conduit à la mort d’un homme», a renchéri le président de région, Ary Chalus.
Alcoolémie élevée
Le député de la Guadeloupe Max Mathiasin a quant à lui adressé un courrier au Premier ministre, réclamant que toute la lumière soit faite sur cette affaire et alertant de «l’urgence qu’il y a à nous informer sur ce terrible drame et les circonstances qui l’entourent».
Après la diffusion de la vidéo, l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), le Mouvement international pour les réparations (MIR), le Comité international des peuples noirs (CIPN) et l’Alliance Guadeloupe ont déposé plainte vendredi devant le parquet de Basse-Terre, pour «violences ayant entraîné la mort, sans intention de la donner».
«On n’a rien à cacher, tout est fait pour trouver les éléments de réponse à apporter à la famille» de Claude Jean-Pierre, a assuré vendredi le procureur de la République de Basse-Terre, Xavier Sicot, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il avait prévenu qu’il ne répondrait pas aux questions.
Selon lui, Claude Jean-Pierre pratiquait une «conduite dangereuse» ce 21 novembre et faisait courir un danger aux autres automobilistes. Son véhicule avait même «été observé en train de circuler sur la voie opposée». Le retraité de 67 ans présentait «un taux d’alcoolémie de 2,36 grammes» et a «refusé de sortir de son véhicule».
Pour Xavier Sicot, les cinq mois écoulés depuis le début de l’enquête sont des délais habituels dans ce type de procédure : ils «traduisent la volonté de la justice d’aller au bout des choses». Le procureur a surtout insisté sur le fait que les éléments vidéo diffusés étaient incomplets. Selon Le Média, le rapport d’autopsie évoquerait «la luxation de deux cervicales» lors de l’exfiltration de l’homme de sa voiture. Mais le procureur a insisté vendredi : les conclusions de l’autopsie «sont en cours de complément».