Au nord d’Aulnay-sous-Bois, quand on a la vingtaine, l’âge de Théo en 2017, l’évocation de ce prénom fait toujours réagir. À l’époque de l’interpellation brutale de leur aîné, Malik, Mamadou, Solène et Eli étaient adolescents. Et son humiliation fut aussi la leur.
Dans ce quartier de Seine-Saint-Denis qui se méfie autant de la police que des médias, Hadama Traoré a accepté de jouer les facilitateurs. Après l’interpellation controversée de Théo Luhaka en février 2017, blessé d’un coup de matraque dans les fesses, ce militant politique local avait mené deux mois de mobilisation tous les vendredis devant le commissariat d’Aulnay-sous-Bois. Le long de l’artère Edgar-Degas, cœur battant de la Rose-des-Vents, l’autre nom des 3 000, il dégoupille un tonitruant « Salut les re-frè ! » à l’approche d’un groupe de jeunes.
« Checks » à la ronde et franches accolades, le contact s’établit immédiatement. Pas besoin d’explication de texte, l’affaire Théo parle à tout le monde au pied des immeubles où il a grandi. « On s’en rappelle comme si c’était hier, c’était un jeune des 3 000, lâchent Malik, 21 ans, et Mamadou, 19 ans, collégiens à l’époque. Il avait un rôle de grand frère. Pas de problème, pas de drogue. Il amenait la joie de vivre. » Selon Malik, « c’est lui qui est à la base des bases de la CAN des quartiers à Aulnay ».
L’affaire du coup de matraque arrive dans la conversation spontanément, alors que s’ouvre le mardi 9 janvier 2024 aux assises de Bobigny le procès de trois des policiers qui ont participé à l’interpellation de Théo. « La police, elle a limite tué une vie et un quartier », enchaînent les deux copains. « Elle n’a pas fait que le taper : il y a eu le geste très déplacé d’un homme sur un autre homme », estiment Solène et Eli, deux jeunes filles de 25 ans. Plus cash, les garçons s’écrient : « Il s’est fait violer ! »
« Tu vois une voiture de police, t’es déjà énervé »
Selon eux, il y a un avant et un après Théo aux 3 000. Le quartier s’était échauffé les nuits suivantes, et les relations entre la police et les jeunes demeurent difficiles. Une analyse partagée par un policier : « Pendant six mois, on a fait très attention. Notre seule présence était vécue comme une provocation. C’était des caillassages systématiques. Mais cela reste toujours tendu. »
Les filles, qui ne se font jamais contrôler, confient elles aussi une certaine appréhension : « Tu vois une voiture de police, t’es déjà énervé. On est sur la défensive. »