«Allez voir un jour ce qu’il y a dans les gaz lacrymogènes, c’est pas rigolo.» Dans la bouche d’un policier, cette phrase interpelle. Interrogé au départ pour un autre sujet, Guillaume Groult, secrétaire national adjoint du Syndicat national indépendant des personnels administratifs, techniques et scientifiques (Snipat) – également titulaire de deux masters en virologie fondamentale et en recherche et développement en biotechnologie – en rajoute une couche : «Techniquement, respirer du gaz lacrymogène, c’est ni plus ni moins que de l’empoisonnement. En tout cas si la quantité devient importante. Ce n’est pas le fait de respirer un jour du gaz lacrymogène à un endroit, c’est la répétition et la masse.»
Parmi les différents écrits alertant sur les risques pour la santé de cette arme indiscriminante interdite en temps de guerre, les Nations unies évoquaient dans un rapport en 2020, en cas d’exposition forte, des risques de «nécroses des tissus respiratoires et du système digestif, d’œdèmes pulmonaires et d’hémorragie interne», précisant que «les expositions répétées devaient être évitées». Dans les faits, les effets du «CS» (nom scientifique du gaz lacrymogène, venant des initiales des chimistes qui ont synthétisé la molécule) vont du picotement désagréable des yeux et de la gorge quand on s’approche d’un nuage à, dans le pire des cas, la mort, s’ils sont utilisés en intérieur sans possibilité de fuite. Sans compter les projectiles eux-mêmes, qui peuvent causer de lourdes blessures à la tête. Mickaël et Serge, deux manifestants de Sainte-Soline dans le coma après des tirs de grenades, en sont des preuves concrètes.
Depuis le début de la contestation sur la réforme des retraites et le passage en force du gouvernement avec l’utilisation du 49.3, Paris, Toulouse, Rennes, Nantes, Lyon et d’autres villes se retrouvent parfois plusieurs fois par semaine sous des nuages de gouttelettes irritantes. A tel point que les manifestants ont appris à leurs dépens les bons réflexes : se protéger les yeux, porter un masque ou fuir – ce qui est d’ailleurs censé être la fonction première de l’utilisation du gaz lacrymogène. Les riverains des parcours de manifs, eux, sont trop souvent forcés de fermer leurs fenêtres. Quant aux policiers, le masque à gaz fait partie de leur équipement réglementaire. Libre à eux de le porter, ou non.
«C’est un mensonge»
Malgré des questions précises de Libé et plusieurs relances, ni le ministère de l’Intérieur, ni la Direction générale de la police nationale (DGPN) n’ont souhaité donner suite à nos demandes sur le caractère nocif de cette surexposition. Pas mieux du côté des syndicats majoritaires Alliance Police et Unité SGP Police, pourtant très enclins habituellement à défendre leurs troupes. Seule la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) a répondu, par un mail succinct : «Le gaz lacrymogène que nous utilisons en maintien de l’ordre est un gaz irritant localement et temporairement. Il n’est pas dangereux pour la santé. Les gendarmes qui servent en unité de maintien de l’ordre ne font pas l’objet d’un suivi particulier.» Un «circulez, il n’y a rien à voir» qui n’étonne guère un policier contacté par Libération. Il rappelle le précédent de l’accident de Lubrizol, en septembre 2019, quand une compagnie de CRS, qui avait ensuite porté plainte contre X, avait été exposée «sans aucun suivi ni précaution», dit-il, à des produits chimiques en intervenant dans l’usine en flammes. Quand il voit l’«indifférence» des autorités face à un incident d’une telle ampleur, l’agent ne se fait pas d’illusions pour de «simples» gaz lacrymogènes.
Au Snipat, Guillaume Groult estime que «prétendre que le gaz lacrymogène est sans risque est un mensonge». Dans une note interne, consultée par Libé, la doctrine d’organisation tactique des CRS précise tout de même que «lors de l’interpellation d’un individu ayant subi les effets lacrymogènes, […] il convient de s’assurer aussitôt de l’état de santé de la personne et de la garder sous surveillance permanente». «Au besoin, un examen médical doit être pratiqué dans les meilleurs délais et un certificat médical descriptif doit être sollicité, est-il ajouté. Le commandant d’unité doit être en mesure de remettre au médecin, qui reçoit la personne incommodée, la composition chimique de la grenade lacrymogène employée.» Des consignes qui laissent penser que la police nationale ne considère pas le gaz lacrymogène comme un produit anodin.
En interne, la question se pose effectivement. Sous couvert d’anonymat, un CRS regrette qu’«aucune sensibilisation sur le gaz ou quelconque problème de santé possible» ne soit faite auprès des agents. Un autre, moins sensible au sujet a priori, concède qu’il serait «effectivement intéressant d’avoir plus de recul».
Libé s’était déjà penché sur la question de la dangerosité des gaz lacrymogènes. C’était en 2019, le mouvement des gilets jaunes battait son plein et Alexander Samuel, un professeur de mathématiques au collège et docteur en microbiologie, analysait le sang de manifestants. Il avait alors conclu que le gaz CS contenu dans les grenades de la police était transformé en cyanure dans le corps humain, sans pour autant parvenir à prouver une intoxication au cyanure.
Aujourd’hui, l’ancien gilet jaune, distingue deux toxicités : l’une aiguë, «rarement étudiée», qui peut aussi bien être due au «fait de brûler totalement les poumons» qu’à «la dose de cyanure» libérée par la CS dans le corps. L’autre toxicité est chronique. «Là, il n’y a que le cyanure, à mon avis, qui pose problème. Il est rapidement éliminé dans les urines mais a le temps de causer des dégâts dans l’organisme, documentés dans mon dossier.» Son dossier, c’est un document de 127 pages corédigé en 2020 avec André Picot, directeur de recherche honoraire au CNRS et fondateur de l’association Toxicologie-Chimie de Paris, depuis décédé. Une figure scientifique qui donne suffisamment de poids à ces travaux pour qu’ils soient lus par la police scientifique française, notamment par Guillaume Groult.
Les rares études internationales existant sur le sujet restent parcellaires mais donnent quelques pistes. La transformation du gaz CS en cyanure est démontrée chez les animaux en cas de forte exposition. Les effets sur la peau, le système respiratoire et les yeux sont aussi pointés par trois articles scientifiques de 2014, 2015 et 2017, qui regrettent tous les limites des données existantes sur les effets des gaz lacrymogènes et appellent à davantage de recherches.
Invisibles et pernicieux
En France, le Défenseur des droits affirmait déjà en décembre 2017 que leur «usage présente des dangers pour la santé et ne peut être banalisé». Ils inquiètent aussi à travers le monde. Au Chili et en Palestine, un lien entre les gaz lacrymogènes et le risque de fausses couches a été évoqué, sans jamais être sérieusement investigué. Aux Etats-Unis, durant le mouvement Black Lives Matter de 2020, où le gaz lacrymogène a été largement utilisé, des centaines de femmes assurent avoir eu des règles plus douloureuses, plus abondantes et leur cycle perturbé. Un élément documenté par un article scientifique publié en avril 2021 dans la revue BMC Public Health.
L’utilisation du gaz lacrymogène par la police américaine en 2020 fait toujours polémique. Le 17 avril, le groupe de recherche Forensic Architecture, rattaché à l’université de Londres, a développé une simulation de l’évolution du nuage de gaz sur Portland, lors d’une manifestation le 2 juin 2020, un jour appelé localement «Tear Gas Tuesday» (le mardi des lacrymogènes). Ils démontrent que la concentration en gaz dans l’air a pu atteindre plus de 4 000 mg /m³. Soit bien au-delà du seuil maximum de 2 mg /m³ défini par les agences fédérales américaines.
A Portland, Forensic Architecture a recensé 148 munitions utilisées en trois heures. Un chiffre qui fait sourire une source policière ayant fait du maintien de l’ordre en France : «Ce n’est rien ça !» Quand on lui soumet le chiffre de 5 000 munitions utilisées contre les manifestants anti-bassines le 23 mars à Sainte-Soline, Jasper Humpert, lui aussi chercheur de l’équipe Forensic Architecture, souffle : «C’est de la recherche en vie réelle».
En outre, l’étude consacrée à Portland a permis de démontrer que «les particules peuvent rester dans l’air bien après le déploiement initial des munitions, et qu’elles peuvent se déposer loin de leur source, près d’écoles, de restaurants ou dans les habitations alentour», explique Lola Conte, de Forensic Architecture.
Car les gaz lacrymogènes ne font pas de différence entre manifestants violents et foules pacifiques. Ils sont invisibles et pernicieux. Ils touchent «de manière indiscriminée, sans distinguer les personnes en bonne santé et celles à la santé fragile», dénonce Emilie Schmidt, responsable Programmes et plaidoyer sûreté et libertés de l’ONG Acat même s’il reste impossible d’estimer précisément le risque pour ces populations. Aucune étude n’a jamais été menée pour dire exactement quelle concentration de gaz lacrymogène peut respirer un enfant, un asthmatique, une femme, ou une personne âgée sans risque durable pour sa santé.
«On utilise les gaz lacrymogènes sans connaître réellement leurs effets sur la santé et l’environnement. C’est alarmant», s’anime Lola Conte. Idem pour Alexander Samuel, pour qui «il y a un vide juridique. On a une agence pour s’assurer de la sécurité sanitaire de l’alimentation, une pour les médicaments, mais, à ma connaissance, aucune n’a en charge la sûreté des produits chimiques utilisés pour le maintien de l’ordre». Il a fait remonter l’affaire à la commission nationale de déontologie et d’alerte en santé publique en 2019. Celle-ci, après un bref échange avec le ministère de l’Intérieur en 2020, affirme à Libération avoir recommandé «que soit réalisée et rendue publique une expertise scientifique par une agence indépendante sur les conséquences possibles d’une exposition répétée des agents des forces de l’ordre aux gaz lacrymogènes, ainsi que des participants aux défilés et manifestations présentant des facteurs de vulnérabilité». Une demande restée lettre morte depuis le 16 octobre 2020. Sollicité par Libé, le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu.
«La situation mériterait des enquêtes»
A Portland, un juge fédéral puis le maire ont essayé de réduire l’utilisation des gaz par les forces de l’ordre. Au Chili, des débats au sein de la police sont nés sur l’utilisation des gaz lacrymogènes. En France, même après la mort de Zineb Redouane à Marseille, tuée par un tir accidentel de grenade lacrymogène reçue en pleine tête alors qu’elle fermait ses volets pour se protéger du gaz le 2 décembre 2018, le ministre de l’Intérieur de l’époque Christophe Castaner répondait : «Je ne voudrais pas que l’on pense que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane. Parce que ce n’est pas vrai. Elle est morte du choc de l’opération.»
Interrogé à l’écrit deux ans plus tard par le député LREM dissident Sébastien Nadot sur une éventuelle toxicité, le ministère de l’Intérieur se réfugie derrière la loi et reporte la responsabilité sur ceux qui participent aux mobilisations : «Si une exposition résiduelle au produit lacrymogène peut être subie par des manifestants qui quittent la zone où elles sont lancées, ceux qui se maintiennent délibérément sur place sont auteurs, a minima, du délit prévu à l’article 431-4 du code pénal», à savoir continuer volontairement à participer à un attroupement après les sommations.
«On a un ministère de l’Intérieur qui refuse toute discussion politique», critique Fabien Goa, d’Amnesty International. Pour ce spécialiste du droit de manifester, il est inquiétant que les autorités refusent de répondre précisément aux questions sur la surutilisation du gaz lacrymogène en France. «Il y a un déni systématique. Alors que la situation mériterait des enquêtes indépendantes et urgentes.» Selon lui, l’utilisation qui est faite en France ne respecte pas toujours le droit international. «Quand les gens n’ont pas la possibilité de se disperser avec un fort niveau de toxicité, ces situations doivent être reconnues comme un traitement cruel, inhumain, dégradant et peut-être potentiellement comme de la torture.»