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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 15:12
Accusé d’avoir uriné sur deux mineurs,
un policier municipal de Saint-Ouen
bientôt jugé
Deux policiers de la ville ont été révoqués après avoir tenté de dissimuler des violences sur mineurs lors d’une interpellation en mars 2021. L’un d’eux, désormais en poste au Blanc-Mesnil, est aussi accusé d’avoir uriné sur ces jeunes et sera jugé le 15 décembre à Bobigny.
 

David Perrotin 23 novembre 2022 à 11h25

Qui allait croire la parole de deux mineurs contre celles de toute une brigade de police municipale ? La parole de deux jeunes adolescents ayant bravé le couvre-feu et pris la fuite, avant d’être finalement interpellés. 

Le 17 mars 2021, vers minuit trente, Thibault*, 14 ans, traîne dans les rues de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) avec ses deux amis de 16 ans, Sammy* et Mehdi*. Ils se retrouvent hors de chez eux malgré l’interdiction de sortie et une nouvelle vague de Covid. Une première équipe de la police nationale vient vers eux pour les contrôler et demande des renforts. Les trois jeunes prennent la fuite, avant d’être rattrapés par deux voitures de la police municipale de la ville. Les agents les bloquent et les mettent à terre contre un muret. Braver le couvre-feu n’est passible que d’une amende, mais les policiers municipaux décident tout de même de les menotter. 

D’après le témoignage des jeunes, deux des sept policiers municipaux présents sur place se seraient défoulés sur eux. Le premier, Yohan C., chef de brigade, aurait d’abord insulté Thibault en disant que « ce soir, il allait prendre sa mère », et aurait lancé à Mehdi : « Vu qu’il y a des arbres et que tu es noir, tu peux bien grimper aux arbres. »

"Le policier municipal a ouvert sa braguette, a sorti son sexe et a commencé à m’uriner dessus au niveau des genoux." Sammy, 16 ans

Son collègue, Cédric G., aurait ensuite enfilé des gants de moto pour « gifler à six ou sept reprises » Thibault. Il l’aurait relevé avec Sammy pour les « allonger au sol face au mur ». « De là, il nous a uriné dessus en disant que ça faisait du bien de se soulager », affirme le jeune garçon dans sa plainte déposée le lendemain des faits. 

Selon l’adolescent, qui vivait à l’époque dans un foyer pour mineurs, Cédric G. s’en serait de nouveau pris à lui une fois arrivé au commissariat de police nationale alors qu’il était menotté à un banc en attendant d’être auditionné. « Devant tout le monde, j’ai demandé au policier qui m’avait uriné dessus pourquoi il avait fait ça », raconte-t-il. Le policier nie les faits, accuse Thibault d’outrage et riposte. « Il m’a donné une dizaine de gifles. […] Il m’a ensuite saisi au niveau de la gorge une quinzaine de secondes en m’étranglant », accuse l’adolescent. 

La parole des jeunes contre un rapport de police

Sammy, qui a lui aussi déposé plainte après son interpellation, livrera le même témoignage mais précisera qu’il n’était pas en infraction puisqu’il venait de terminer une livraison. « J’ai dit que j’avais mon attestation car je sortais du travail mais ils ne m’ont pas cru et m’ont jeté dans un coin avec deux autres individus […]. Ils m’ont mis des coups de matraque au niveau du genou droit et au genou gauche ainsi qu’aux deux autres individus », explique-t-il. « Le policier municipal a ouvert sa braguette, a sorti son sexe et a commencé à m’uriner dessus au niveau des genoux ainsi que sur l’un des deux autres individus. Il était accompagné d’une dizaine d’autres policiers municipaux qui ont vu les faits », ajoute le jeune homme, qui précise ne jamais s’être rebellé ni avoir manqué de respect. 

La version des policiers est totalement différente. D’après le procès-verbal d’intervention rédigé par les agents, rien de tout cela ne serait arrivé. Il s’agirait d’une banale interpellation de mineurs ayant bravé le couvre-feu et pris la fuite avant d’être interpellés. « À 00 heure et 25 minutes, conduisons les individus au commissariat de police pour effectuer une vérification d’identité. […] Précisons que les transports se sont déroulés sans incident. […] Verbalisons les individus pour le non-respect du couvre-feu », peut-on seulement lire dans le rapport consulté par Mediapart. 

C’était la parole de deux mineurs contre celles d’autorités assermentées, donc. Mais les policiers municipaux ignoraient deux choses : l’existence d’une vidéo montrant des violences policières au commissariat et la profession du frère de Sammy, agent de la BAC (brigade anticriminalité) au sein de la police nationale. 

Le frère de la victime, policier, prend l’affaire en main 

En voyant Sammy pleurer une fois rentré et raconter son interpellation, Mamadou*, son grand frère, se rend immédiatement au commissariat de Saint-Ouen et demande à rencontrer le chef d’équipage de la police municipale. Ce dernier nie tout. Il n’y aurait eu « aucune violence » et aucun agent n’aurait uriné sur son frère. Selon Yohan C., Sammy aurait simplement été « mis assis par terre » lors de son interpellation, « sur un endroit où il y avait de l’urine au sol ». Mamadou prévient alors qu’il déposera plainte, alerte sa hiérarchie et prend l’attache avec la mairie de Saint-Ouen. Il conserve aussi la veste K-Way et le jogging que son frère portait le 17 mars pour les mettre sous scellés dans l’espoir de retrouver les traces d’urine de Cédric G. 

"Je ne voulais pas exhiber mon sexe. C’était uniquement pour le pincer et pouvoir me retenir plus longtemps."Cédric G, lors de son audition

Alertée, la mairie de Saint-Ouen déclenche une enquête administrative qui sera particulièrement fouillée et signale les faits par un article 40. Lors des auditions internes, les deux policiers mis en cause minimisent les faits ou feignent l’amnésie. Les cinq autres agents, eux, livrent tous la même version et reconnaissent seulement avoir entendu Cédric G. dire à deux reprises : « Putain, j’ai envie de pisser. » Ils confirment l’avoir vu « se placer face aux jeunes à environ un mètre de distance », qui se seraient recroquevillés en criant : « Wesh, wesh ! » Certains des agents disent avoir vu le policier sortir son sexe, d’autres l’avoir vu fermer sa braguette, mais aucun n’aurait aperçu de jet d’urine. S’agissant des violences de Yohan C. ou des propos racistes qu’il aurait tenus, personne n’aurait rien remarqué. 

Interrogé par la direction des services de la mairie, Cédric G. dément avoir uriné ou même avoir sorti son sexe. Il explique « souffrir d’une prostate fragile » depuis quelques années et aurait simplement « pincé son sexe » pour s’empêcher d’uriner. Et son collègue Yohan C. de confirmer : « À chaque fois, en service, il a besoin d’aller pisser. Pire qu’une femme. » Malgré cette supposée pathologie, il n’a pu produire aucun certificat médical antérieur à cette interpellation qui aurait pu conforter ses dires. 

De nouveau interrogé par la police, Cédric G. change de version et reconnaît finalement avoir sorti son sexe. « Oui, de manière non intentionnelle, je ne voulais pas exhiber mon sexe. C’était uniquement pour le pincer et pouvoir me retenir plus longtemps. J’ai trouvé uniquement ce moyen », précise-t-il, tout en démentant avoir uriné sur les jeunes. Pourquoi dans ce cas continuer de travailler sur la voie publique ? « Tout le monde l’ignorait et moi aussi. Ça a été décelé courant du mois de mars », assure le policier. Laurent F., stagiaire au sein de la brigade, est questionné pour savoir si Cédric G. a pu uriner sur les mineurs. « Avec le recul de cette affaire, je me dis que oui », confie-t-il lors de son audition. « Oui, il serait capable, il est un peu instable », confirme un autre. 

Les conclusions de l'enquête administrative sont sans appel : « Le comportement de Cédric G. est constitutif d’un traitement dégradant sur mineurs et mineurs de moins de 15 ans en ce qu’il y a exhibition, sur la voie publique, attentat à la pudeur et intention manifeste d’humilier les interpellés. » Ni l’enquête de la mairie, ni celle du parquet de Bobigny ne vont toutefois retenir le jet d’urine. Thibault ayant immédiatement lavé ses vêtements à la machine, seule une recherche d’urine a pu être menée plusieurs mois après les faits sur les vêtements de Sammy, mais celle-ci s’est révélée négative.

Une vidéo confirme que les policiers ont menti

Auprès de leur hiérarchie, les policiers nient aussi l’existence d’autres violences au sein du commissariat de police nationale. Thibault et Sammy mentiraient encore une fois. Le parquet se lance alors dans la recherche d’images de vidéosurveillance que des agents de la ville refusent d’abord de livrer. 

Devant les enquêteurs, le brigadier responsable du centre opérationnel de Saint-Ouen prétexte un délai de conservation des vidéos plus court et affirme que l’ensemble des vidéos a été effacé la veille de leur réquisition. Les enquêteurs insistent sur « cet incident fâcheux » et précisent que le dossier est « particulièrement suivi » par la mairie. « Constatons que notre interlocuteur semble soudainement réaliser de quelle affaire nous lui parlons et nous indique avoir procédé à une extraction de séquences vidéo dès lors que les faits ont été à la connaissance de la municipalité. » Ils prennent aussi connaissance d’une autre vidéo, filmée par un policier municipal au commissariat de police nationale. Et celle-ci vient totalement démentir la version de Cédric G.

"Le gamin a pris deux baffes, je n’appelle pas ça tabasser." Cédric G., lors de son audition.

On y voit ce dernier gifler Thibault à trois reprises alors qu’il est menotté, puis violemment l’agripper par le col, le secouer et le traîner brutalement sur une partie du banc, avant d’être stoppé par un collègue. Ni David L., le policier qui filme, ni les autres présents (mais non visibles sur les images) ne décident de réagir pour faire cesser les violences. Selon plusieurs témoignages, l’auteur de la vidéo, David L., rigole même lorsqu’il filme Cédric G. en train de frapper le jeune de 14 ans. 

Interrogé par sa hiérarchie, Cédric G. dément d’abord toute violence. C’est une fois informé de l’existence de cette vidéo, qu’il reconnaît des violences, pour mieux les minimiser. « Le gamin a pris deux baffes, je n’appelle pas ça tabasser », justifie-t-il. La raison ? Thibault l’aurait provoqué en l’insultant. 

Son collègue, Yohan C., a lui aussi menti en niant l’altercation alors que l’enquête a montré que lui et deux autres agents étaient restés passifs devant les violences de Cédric G. « Yohan C., pourtant chef d’équipe et policier municipal “aguerri”, assiste aux actes de violence sans bouger pendant 56 secondes », relève sa hiérarchie dans le rapport consulté par Mediapart. Selon trois autres collègues, ce policier exprimait même « un sentiment de fierté » lorsqu’il a vu la vidéo de l’agression quelques heures plus tard.  

À l’issue de cette enquête administrative, la mairie de Saint-Ouen suspend les deux policiers et les révoque en juillet 2021. Elle estime Yohan C. « complice des faits commis par Cédric G » et l’accuse, en prime, « d’omission de porter secours à personne en danger ». La ville pointe aussi la responsabilité de deux autres agents qui sont, eux aussi, restés passif sans mettre fin aux violences. « D’un point de vue disciplinaire, tous ont manqué à leur obligation d’exemplarité en vertu de laquelle “le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité », peut-on lire. 

Malgré le rapport administratif accablant, les conclusions de l’enquête menée par le parquet seront bien plus légères. Seul Cédric G. est poursuivi pour « exhibition sexuelle » et « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », et sera jugé le 15 décembre prochain à Bobigny. Yohan C., lui, n’est pas inquiété, tout comme ses collègues qui ont pourtant couvert les violences et produit un rapport d’intervention totalement mensonger. Un faux en écriture publique est pourtant passibles de poursuites pénales. 

L’enquête pointe les nombreuses dérives de cette brigade municipale

À travers toute cette enquête, on découvre les méthodes de la police municipale de Saint-Ouen. Une brigade qui n’hésite pas à mentir, à falsifier un rapport, ou à porter de manière illégale des armes. On y découvre aussi le profil de Cédric G. et de Yohan C., unanimement mis en cause par leur collègue pour leurs méthodes violentes. 

"Je tiens à préciser que Cédric G. possède des grenades." Un collègue de Cédric G., interrogé par la police

Interrogé sur ce rapport mensonger, l’auteur, Wilfrid S., explique ainsi à la direction des services de la mairie n’avoir pas alerté sa hiérarchie par crainte de représailles. « Je n’ai rien dit à personne car je n’ai vu que les coups sur la vidéo et que je crains Cédric G. et Yohan C. J’ai vu quand ils s’en prennent à un collègue, ils peuvent lui mettre la misère », justifie-t-il. Malgré sa suspension administrative le temps de l’enquête, Yohan C. a d’ailleurs été accusé d'avoir voulu intimider ses collègues. Dans une main courante, quatre agents qui étaient présents le 17 mars expliquent que ce policier suspendu est venu en avril 2021 « à la rencontre de leur véhicule de patrouille dont il dévisageait (à deux reprises) les occupants d’une manière insistante et légèrement menaçante ».

Lors de son audition, un autre collègue confirme les intimidations de Yohan C. et ajoute que sur le réseau Telegram, il se faisait aussi menaçant. Ce chef de brigade est d’ailleurs vivement critiqué et décrit par certains comme un « dictateur ». « Oui, je crains Yohan. Son caractère et son comportement montrent que c’est une personne capable de tout », explique l’un de ses collègues en audition. « Sur la voie publique, Cédric G. est une personne impulsive […]. Il peut devenir extrêmement violent », ajoute le stagiaire Laurent F. Un autre revient sur le passé des deux agents lorsqu’ils travaillaient à Villejuif : « J’ai déjà entendu des “on-dit” sur des violences à Villejuif indiquant que Yohan et Cédric violentaient des individus. D’ailleurs, tous les collègues m’ont dit de ne pas les suivre. En fait, partout où ils passent, ils ont mauvaise réputation », explique-t-il, ajoutant lui aussi craindre « des représailles » de leur part. « Je tiens à préciser que Cédric G. possède des grenades », ajoute-t-il enfin.  

Cédric G. a été condamné pour détention illégale d'une arme et Yohan C. a eu un rappel à la loi pour « harcèlement sur conjoint ». 

Ces deux policiers décriés par leur collègue collectionnent aussi, au cours de leur carrière, les plaintes pour outrage et rébellion contre les individus qu’ils interpellent. On en compte 15 pour outrage, 15 pour rébellion et 16 pour violences s’agissant de Yohan C. Cédric G., lui, a déposé 20 plaintes pour outrage, 17 pour rébellion et 18 pour violences. Ils sont aussi tous les deux connus de la justice. D'après nos informations en effet, Cédric G. a été condamné pour détention illégale d'une arme de catégorie B, mais le tribunal a ordonné l’exclusion de cette mention sur le bulletin numéro 2 de son casier judiciaire.. Yohan C lui, a eu un rappel à la loi pour « harcèlement sur conjoint ». 

"Je trouve révoltant que ces deux agents travaillent encore pour des mairies et que Cédric G. soit encore policier." La mère de Thibault, 14 ans

Les nombreuses auditions des agents municipaux mettent aussi en lumière de multiples entorses au règlement. Tous les agents qui ne sont pas habilités à porter une matraque et une gazeuse les portent tout de même de manière officieuse et avec l’assentiment de la direction. Yohan C., interrogé sur son équipement, précise : « Officieusement, ça m’est arrivé de prendre un flashball, un bâton télescopique, mais de manière officielle, rien du tout. » Même chose pour Cédric G., qui admet porter une matraque télescopique et une bombe lacrymogène de catégorie B « de manière officieuse ». Même les stagiaires avouent se doter d’armes, alors que le règlement l’interdit formellement. 

Les deux policiers mis en cause réembauchés

Interrogée sur les nombreuses dérives de sa police, la ville de Saint-Ouen n’a pas souhaité répondre. Elle a seulement tenu à affirmer sa « volonté de ne pas laisser de tels actes impunis […]. Dans la procédure pénale contre l’agent Cédric G., la ville s’est constituée partie civile et prend en charge les honoraires d’avocats des victimes présumées ».

Malgré la révocation des deux agents, et leur pedigree très problématique révélé par l’enquête, Yohan C. et Cédric G. ont tous les deux été embauchés par d’autres municipalités depuis. D’après nos informations, Cédric G. est désormais policier municipal de la ville du Blanc-Mesnil, qui a refusé de répondre à nos nombreuses sollicitations. 

Yohan C., lui, travaille pour la mairie d’Argenteuil. « La candidature de monsieur Yohan C., qui ne fait pas l’objet de poursuites judiciaires, a été retenue. Il a été recruté sous statut de contractuel comme agent administratif chargé des ASVP et non en tant que policier municipal », s’est contenté de préciser le chef de cabinet du maire à Mediapart. 

Interrogée, la mère de Thibault, 14 ans, dénonce une enquête « totalement bâclée ». « Le parquet ne poursuit pas le policier pour le jet d’urine sur mon fils et il sera seul à la barre, alors que son collègue est aussi accusé de violences. Je ne comprends pas comment on peut aboutir à un tel résultat, déplore-t-elle. Je trouve révoltant que ces deux agents travaillent encore pour des mairies et que Cédric G. soit encore policier. » 

De son côté, Me Kathleen Taieb, l’avocate de Thibault, regrette elle aussi les conclusions du parquet. « Cela ne fait pas de doute que Cédric G. a uriné sur mon client et cela aurait dû être retenu. Malheureusement, je pense que le parquet se désolidarise toujours des victimes de violences policières », dénonce l’avocate. Sollicité, le procureur de Bobigny, Loïc Pageot, n’a pas souhaité commenter cette affaire et a dit réserver ses explications pour l’audience prévue le 15 décembre prochain.

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