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24 décembre 2021 5 24 /12 /décembre /2021 06:54
Un policier de la DGSI poursuivi
pour violences avec usage d’une arme

Hors service, un agent de la DGSI a tiré sur Jean-Marie, 49 ans, qui ne représentait aucun danger. Les premiers éléments de l’enquête révèlent non seulement que ce policier a fait usage de son arme sans sommation et sans même décliner son identité. Mais de surcroît que la DGSI l’autorise à porter son arme en et hors service alors même qu’il est atteint depuis plusieurs années de troubles psychiques.

Pascale Pascariello

22 décembre 2021 à 18h50

À Saint-Leu-La-Forêt (Val-d’Oise), le 15 novembre 2020, aux alentours de minuit, Jean-Marie, 49 ans, décide sur un coup de tête de retirer les fusibles d’un lampadaire dont la luminosité inonde son appartement. Une décision extravagante, prise après plusieurs verres d’alcool pour oublier l’hospitalisation de sa mère le jour même, et l’impossibilité de lui rendre visite compte tenu des mesures sanitaires en Belgique, où elle habite.

Agenouillé au pied du réverbère, muni de deux pinces, l’une dans la poche arrière de son pantalon, l’autre à la main, Jean-Marie s’échine, sans succès, à retirer les fusibles. C’est alors qu’un homme l’accoste et l’interroge sur ce qu’il fait. Se relevant, tout en prenant la gazeuse dont il ne se sépare plus depuis une agression, Jean-Marie grommelle quelques mots lorsque soudain, l’individu sort une arme et tire. Grièvement blessé à la jambe, Jean-Marie s’écroule.

Un an après les faits et malgré différentes greffes, il n’a toujours pas retrouvé l’usage de sa jambe et risque l’amputation, compte tenu de l’importance des dommages provoqués par les éclats de la balle. Contacté par Mediapart, ce chaudronnier dans l’aéronautique ne comprend toujours pas comment « sa vie a pu aussi vite basculer. Je me suis pris une balle pour un lampadaire ». Cet ouvrier spécialisé reste encore « abattu par une telle violence. J’ai pensé que j’allais mourir ». 

« Je ne voulais pas qu’il dégrade un lampadaire qui se trouve à côté de chez moi », a expliqué quant à lui l’auteur du tir auditionné par les enquêteurs dans le cadre de l’instruction ouverte pour violences volontaires avec arme ayant entraîné une incapacité totale de travail (ITT) supérieure à huit jours.

Voilà qui pourrait constituer un aussi banal que sinistre fait divers. Mais il se trouve que cette déclaration confondante émane d’un policier des renseignements intérieurs. En effet, l’agresseur de Jean-Marie, Nicolas T., 29 ans, travaille pour la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Hors service, il a fait usage de son arme de façon absolument disproportionnée, sans même décliner son identité, ni sommation.

L’enquête menée par l’Inspection générale de la sécurité intérieure (IGSI), que Mediapart a pu consulter, révèle non seulement les mensonges du policier pour légitimer son tir mais dresse le portrait d’un agent souffrant de « syndrome post-traumatique » depuis plusieurs années, alors même que la DGSI continue de l’autoriser à porter une arme en service et en dehors.

Interrogée par Mediapart, la DGSI se dit « attentive au suivi de ses agents, notamment au plan psychologique » mais ne souhaite pas apporter davantage de précision quant aux modalités de contrôle des policiers autorisés à porter une arme. Via le cabinet du ministre de l’intérieur, la DGSI précise qu’une mesure disciplinaire est en cours à l’encontre de Nicolas T., qui continue d’exercer mais ne porte plus d’arme.

Auditionné à deux reprises lors de sa garde à vue, le policier Nicolas T. explique être sorti de chez lui vers minuit trente pour promener son chien, muni de son arme, un Glock 26, dont il ne se sépare pas, « par sécurité » et « au vu de l’actualité, du contexte terroriste et global en France ».  

« Je sors tard exprès car de toute façon j’ai du mal à dormir » et « à cette heure, il y a peu de monde », explique le policier qui a apprécié le confinement : « Je ne rencontrais personne.»

Dans cette résidence « calme et plutôt bien fréquentée », la présence d’« un homme avec une capuche sur la tête et un tour de cou qui dissimule une partie de son visage » retient ce soir-là son attention. Le policier décide de le suivre à distance jusqu’à ce qu’il s’approche « d’un lampadaire » et sorte « un outil comme une pince » qu’il utilise « pour ouvrir la trappe ».

Sans décliner son identité, « ne voulant pas faire état tout de suite de [s]a qualité », l’agent de la DGSI avertit alors l’individu - Jean-Marie - qu’il va appeler la police. Après avoir fait mine de quitter les lieux, Jean-Marie se serait alors avancé « de manière hâtive et assez agressive en marmonnant des mots incompréhensibles ».

Lorsqu’il rentre alors enfin en communication avec le 17, le policier déclare avoir été menacé par Jean-Marie, continuant de s’approcher, une gazeuse dans une main et un « objet en métal blanc » dans l’autre, qu’il pensait être « un couteau ». « Je lui ai alors redit que j’étais de la police, poursuit l’agent. Après j’ai fait des sommations à plusieurs reprises mais je ne sais plus en quelle quantité et je ne sais plus les termes employés. Quand j’ai tiré, il était à 4,50 m à peu près. »

Au fil des auditions, les versions du policier évoluent et les incohérences se succèdent. Ainsi, la pince qu’il avait vue initialement devient un « objet en métal blanc » susceptible d’être un « couteau », car comme « enseigné en école de police, une arme blanche peut être efficace à cette distance malgré que l’on ait une arme à feu », rappelle-t-il avec précision.  

Mais, très vite, ses tentatives pour légitimer son tir ne résistent pas à la réalité des faits. Avant de faire usage de son arme, il aurait, selon lui, « analysé les options qui [lui] étaient offertes ». 

Tirer en l’air ? Il s’y refuse car il a eu « peur qu’en ricochant la balle fasse des victimes collatérales ». Paradoxalement, il préfère tirer sur Jean-Marie alors même que la « luminosité est faible » et qu’il a « très peu de visibilité dans la pénombre ».

L’usage de son arme dans pareille situation étant si difficile à soutenir, qu’aux incohérences s’ajoutent les contradictions. Les questions des enquêteurs se succèdent : si l’agent se sentait si menacé, pourquoi n’a-t-il pas attendu l’arrivée des renforts ? Alors que Jean-Marie s’apprêtait initialement à quitter les lieux, pourquoi lui avoir demandé de rester ? Le policier a en effet intimé l’ordre au chaudronnier de rester près du lampadaire.

« J’ai eu peur pour ma vie et je me suis vu mourir », répond l’agent de la DGSI. « Absolument » proportionné, son tir était donc, selon lui, « la seule solution pour préserver [s]on intégrité ».

Mais la retranscription des enregistrements de sa communication avec ses collègues de Police Secours anéantit toute sa défense. En quelques secondes, sans le moindre avertissement, sans sommation, l’agent tire. Contrairement à ce qu’il affirme aux enquêteurs, ce n’est pas un « objet à métal blanc » qui l’effraie mais un objet en métal noir qui se révélera être une gazeuse.

Mediapart publie un extrait de l’échange téléphonique entre le policier de la DGSI et le 17 :

– Opératrice 1 : « Police Secours bonsoir. »
– Requérant (Nicolas T., agent de la DGSI) : « Bonsoir je suis face à un individu qui est en train de… forcer euh… qui a une arme euh… dans la résidence. »
– Opératrice 1 : « Sur quelle commune, Monsieur ? »
– Requérant : « Saint-Leu-la-Forêt. »
– Opératrice 1 : « Saint-Leu-la-Forêt. Vous êtes où ? »
– Requérant : « Recule ! Je suis collègue. J’ai sorti mon arme. »
– Opératrice 1 : « Saint-Leu-la-Forêt ? »
Une forte détonation
– Opératrice 1 : « La rue ? La rue monsieur ? »
– Requérant : « Rue… » (souffle rapide audible).
« J’ai fait usage de mon arme. » (souffle rapide audible)

Plus tard dans la conversation :

– Opératrice 1 : « On a un collègue qui a fait usage de son arme face à un individu qui serait porteur d’une arme. »
– Requérant : « C’est, c’est visiblement une gazeuse hein. Il avait une pince, il était en train de commettre des dégradations. »

La suite est tout aussi sidérante. Lorsque son interlocutrice lui demande si la victime est armée, le policier répond : « Il avait… il avait une gazeuse. Il a une pince dans sa poche arrière. Il a fait… il a fait… euh… il a tenté de… de me gazer. »

Après le tir, alors que Jean-Marie tente de fuir son agresseur en rampant vers l’entrée de son immeuble, le policier le suit et lui donne un coup de pied, comme le montre la vidéo enregistrée à la suite du tir, par une résidente et que Mediapart publie.

 

Toujours en communication avec le 17, on entend l’agent de la DGSI lancer « Couche-toi ! Couche-toi ! » à Jean-Marie qui crie : « Aidez-moi, il m’a tiré dessus. Je suis en train de perdre mon sang là, je suis en train de crever. »

À leur arrivée, les renforts de police constatent « des traces de sang sur 71 mètres de longueur », « provenant de la jambe droite » de la victime à laquelle ils prodiguent les premiers soins. Interrogé sur les faits, Jean-Marie déclare : « Il est fou. Il est fou. C’est un malade, lui ! » Le chaudronnier confiera aux enquêteurs qu’en voyant le gyrophare des voitures de police arriver, ce fut pour lui « la délivrance ».

L’intervention chirurgicale pour réparer les dommages occasionnés par la balle dans le tibia de Jean-Marie durera plus de sept heures. Constatant notamment « une plaie délabrante de la jambe droite, une fracture comminutive du tibia et fibulaire, de multiples corps étrangers métalliques dans le foyer de la fracture », les médecins ont fixé une incapacité totale de travail (ITT) de 45 jours, sous réserve de complications ultérieures.  

En janvier 2021, au cours de son expertise psychologique, Nicolas T. se dit « victime » de Jean-Marie dont il n’a pas perçu l’état d’ébriété (son alcoolémie était de 1,94 g/L). « Ce gars a brisé ma vie », lance le policier. Il revient ensuite longuement sur une agression dont il a été victime en janvier 2019, au cours de laquelle il reçu du gaz lacrymogène au visage et a été tabassé. Depuis, il est atteint, selon l’expert, d’un « syndrome post-traumatique » associé à « des troubles du sommeil, des ruminations sur les agressions précédentes », et « d’une manière générale, une certaine fatigabilité »

L’agent décrit des attitudes « d’hypervigilance comme regarder partout », rapporte le psychologue. « Il se rend compte qu’il sursautait au moindre bruit, qu’il avait des réticences à emprunter certains itinéraires mais qu’il ne voulait pas que la peur prenne le dessus. » Pour autant, il n’a eu aucun suivi au sein de la DGSI qui l’a autorisé à porter une arme. 

Depuis les attentats du 13 novembre 2015, les policiers et gendarmes sont autorisés à porter leur arme hors service. Cette autorisation s’est pérennisée après l’assassinat en juin 2016 à leur domicile de deux policiers à Magnanville. Pour garder son arme hors service, le policier doit avoir reçu l’autorisation de sa hiérarchie, avoir effectué au moins un entraînement de tir durant les quatre derniers mois, détenir sa carte professionnelle et un brassard police.

Le soir des faits, le policier de la DGSI n’avait sorti ni sa carte ni son brassard, comme l’attestent les vidéos tournées par des résidents après le tir.

Auditionnée, la hiérarchie de Nicolas T. fait part des bonnes notes de cet agent qui « travaille à l’extérieur et a une très bonne présentation ».  Aucune précision n’est apportée sur les dates de ses habilitations pour le port de son arme (Glock). « Au niveau de la section, ils sont tous habilités Glock. C’est l’esprit du groupe qui a motivé la demande », explique cette responsable de la DGSI.

Concernant son agression en janvier 2019, personne ne l’ignorait au sein de sa division jusqu’au chef. Mais « il me semble très équilibré », assure sa hiérarchie avant de conclure : « C’est quelqu’un qui prend sa fonction de policier à cœur. »

Les éléments recueillis par les enquêteurs révèlent qu’il a obtenu une habilitation pour l’utilisation du pistolet automatique Glock, le 8 novembre 2019, dix mois après son agression, sans aucun suivi psychologique.  

Plus d’un an après les faits, Jean-Marie n’a pu reprendre son travail qui était « avec ses deux enfants, toute sa vie ». Il ne pourra le retrouver que dans « deux, trois ans parce que la balle utilisée a déchiré l’intérieur de ma jambe ». 

Il souhaite que la responsabilité du policier contre lequel il a déposé plainte, mais aussi celle de sa hiérarchie, soit reconnue. « C’est impensable que des policiers soient armés sans aucun contrôle sur leur état psychique. Il se promenait avec une arme alors que son état ne lui permettait pas. Il ne s’est jamais présenté comme policier. Il m’a obligé de rester et m’a tiré dessus comme un animal », déplore Jean-Marie qui ne comprend pas que cet agent ne soit toujours pas suspendu. 

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