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4 octobre 2019 5 04 /10 /octobre /2019 17:12

Le ministère de l’Intérieur s’apprête à déployer Alicem, une solution d’authentification par reconnaissance faciale auprès de différents services publics et privés. La France pourrait ainsi être le premier pays européen à déployer un système d’identité numérique unique… Ce qui soulève de nombreuses questions.

La reconnaissance faciale s’impose dans notre quotidien, essentiellement par le biais de nos téléphones. Après avoir pris le réflexe de glisser son empreinte digitale pour déverrouiller son smartphone, il est désormais commun de tendre son visage pour pouvoir aussi bien accéder à ses données sensibles que payer avec sa carte bancaire. Une simplicité d’usage, bien plus convenable que le rébarbatif duo identifiant-mot de passe. Seulement, le recours à la biométrie va continuer de s’étendre… et pourrait bien faire disparaître toute idée d’anonymat sur internet. C’est en tout cas l’objectif que nourrit le gouvernement français. Dans un rapport publié cet été, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a déploré :

« La liberté, justement, voilà tout le paradoxe d’internet. L’anonymat protège tous ceux qui répandent des contenus haineux et permet à des faux comptes de se multiplier pour propager toutes sortes de contenus. Nous devons donc relever le défi de l’identité numérique pour que chaque Français, dès 2020, puisse prouver son identité et savoir avec qui il correspond vraiment. »

Et voici que la solution pointe : Alicem. Il s’agit d’un nouveau système d’identification basé sur la reconnaissance faciale, qui évoque aux plus angoissés la surveillance généralisée comme dans « Minority Report ». Cette « Authentification en ligne certifiée sur mobile » (« Alicem ») va prendre la forme d’une application pour téléphones Android, développée et gérée par l’Agence nationale des titres sécurisés (sous tutelle de l’Intérieur), permettant « de s’identifier électroniquement et de s’authentifier auprès d’organismes publics ou privés », selon la notice du décret de création.

 

Concrètement, les titulaires d’un passeport ou d’un titre de séjour pourront se créer un profil en scannant leur pièce d’identité, confirmée grâce à la reconnaissance faciale. Ce profil permettra ensuite de s’identifier de manière sécurisée auprès de nombreux services publics, mais pas que.

Des impôts aux sites pornos ?

Le système Alicem serait lancé à partir de novembre prochain, rapporte Bloomberg, faisant de la France « le premier pays européen à utiliser la reconnaissance faciale pour donner aux citoyens une identité digitale sécurisée – qu’ils le veuillent ou non ». C’est en effet là que le bât blesse : le recours à cette technologie se révèle obligatoire, afin de comparer le visage de l’utilisateur avec les données d’Etat, et « aucune autre alternative n’est prévue », déplore la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) dans son avis.

L’association La Quadrature du Net a même déposé un recours devant le Conseil d’Etat mi-juillet, contestant cette obligation, vue comme contraire au Règlement général sur la protection des données (RGPD). « Nous n’avons pas encore eu de réponse, et nous réfléchissions à l’opportunité d’entamer une procédure d’urgence », évoque Martin Drago, juriste à La Quadrature du Net.

Dans tous les cas, cette Alicem soulève de nombreuses questions du fait du recours à la biométrie. Comme le souligne le ministère de l’Intérieur, on peut se réjouir d’une option simple permettant d’accéder à « une multitude de service en ligne [sans avoir] besoin de mémoriser plusieurs identifiants et mots de passe ». Sauf que, comme le confirme la place Beauvau, Alicem préfigure « un service plus large d’identité numérique » à l’horizon 2022

L’appli prendra d’abord le relais de FranceConnect, dispositif étatique d’identification sécurisée (par e-mail et mot de passe), utilisé par 10 millions de Français pour, pêle-mêle, déclarer ses impôts, consulter les points de son permis, dialoguer avec la Sécu, simuler sa retraite, gérer son chômage, déclarer ses services à la personne… ou même se connecter à sa banque et à son assurance.

« Le succès et la généralisation de l’expérimentation [Alicem] constitueront les prémices d’une politique publique de l’identité numérique », clame le ministère de l’Intérieur. D’ici 2022, les smartphones permettront ainsi de gérer 250 démarches administratives, mais aussi de s’identifier auprès de prestataires privés. Le secrétaire d’Etat au Numérique, Cédric O, a même évoqué l’idée de pouvoir prouver sur internet « si vous êtes majeur ou pas », notamment dans le cadre de l’accès à des sites pornographiques.

Quid du piratage ?

Dès lors, on peut imaginer que le futur système du ministère serve à confirmer son âge sur des sites pornos, d’alcool ou de jeu, mais aussi s’étende à l’ensemble de l’accès aux réseaux sociaux et plateformes de discussion pour lutter contre la haine en ligne et les fake news, avec l’objectif formulé par le président Emmanuel Macron en début d’année : aller « vers une levée progressive de toute forme d’anonymat ».

Sauf qu’il convient de rappeler d’abord que l’anonymat en ligne n’existe pas réellement. « Il est impossible d’être anonyme sur internet, tranche Jean-Paul Pinte, maître de conférences à l’université de Lille et spécialiste de la fouille de données numériques. Quand on navigue sur la Toile, on laisse partout des traces de notre ADN numérique. Nos recherches, nos “j’aime”, nos achats… tous ces éléments se lient à notre identité numérique. » Même ceux qui essayent de se dissimuler derrière Tor ou des VPN peuvent être – à terme certes – identifiés par les enquêteurs.

Par ailleurs, l’anonymat et la haine en ligne ne sont pas nécessairement corrélés. Une étude de l’université de Zurich souligne ainsi que « seuls 29 % de tous les commentateurs [agressifs] préfèrent rester anonymes, […] la vaste majorité commente avec son vrai nom. »

Enfin, la centralisation des accès d’un individu au sein d’une seule appli pose des questions de sécurité informatique. Il y a le casse-tête des bugs, comme ceux rencontrés sur FranceConnect lors de la difficile dématérialisation des cartes grises. Il y a aussi des risques de piratage informatique, comme l’ont prouvé les hackers en accédant aux feuilles d’impôts et différents services FranceConnect de 2 000 Français. Une problématique d’autant plus prégnante si demain Alicem devient la clef du vote par internet, puisque l’Etat impose la présence physique en bureau comme un moyen de « justifier de son identité ».

« Finalement, Alicem est l’exemple du moment pour nous faire réfléchir à la reconnaissance faciale, note Didier Baichère, député LREM des Yvelines, auteur d’une évaluation parlementaire sur la biométrie. La certification par l’Etat répond à un besoin, mais il y a d’abord un besoin d’acceptation citoyenne et d’expérimentation. Il faut revenir à la réflexion éthique avec une grande consultation citoyenne, à l’image de celle sur la bioéthique [questionnaire en ligne, réunions publiques, Français tirés au sort pour rédiger des propositions, NDLR], puis ouvrir une expérimentation légalement encadrée. Cela permet de mieux informer les citoyens pour que leurs choix soient éclairés et d’éviter que toutes les peurs ne soient agitées. »

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