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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 00:40

https://www.mediapart.fr/journal/france/130219/tir-de-grenade-devant-l-assemblee-le-recit-du-gilet-jaune-blesse?utm_source=20190214&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-20190214&M_BT=38489112813

Tir de grenade devant l’Assemblée: le récit du
gilet jaune blessé, SÉBASTIEN MAILLET.
Par

Sébastien Maillet, le gilet jaune qui a eu la main arrachée par une grenade explosive GLI F4 devant l’Assemblée samedi 9 février, lors de l’acte XIII de la mobilisation, livre son récit à Mediapart. Une marche de soutien est prévue mercredi soir, devant la gare d’Argenteuil, et son avocat s’apprête à déposer plainte.

Une grenade explosive contenant du TNT a bien été lancée par des gendarmes en direction de la foule devant l’Assemblée nationale, samedi 9 février, lors de l’acte XIII du mouvement des gilets jaunes. Et cette munition a arraché la main de Sébastien Maillet, 29 ans, plombier, originaire d’Argenteuil. Le secrétaire d’État Laurent Nuñez a confirmé, lundi, que « sept grenades dont une GLI F4 » avaient été « projetées » par les forces de l’ordre, alors que ces dernières étaient « complètement encerclées par une foule de plusieurs milliers d’individus ».

« J’ai vu un gendarme jeter quelque chose, je ne savais pas que c’était une grenade, cette fameuse grenade, explique Sébastien à Mediapart. Il l’a jetée en l’air. Je ne voyais pas ce que c’était. J’ai fait un pas en avant, j’ai tendu le bras. La grenade a pété à distance, mais suffisamment près pour me mutiler. »

Sébastien est le vingt-troisième manifestant grièvement touché par ce type de grenade à effet de souffle depuis le début du mouvement, et le cinquième à avoir eu une main arrachée. En décembre, l’avocat d’un de ces blessés avait déjà déposé plainte contre le ministre de l’intérieur Christophe Castaner pour « la mise à disposition » des forces de l’ordre de cette munition « aux dangers connus de tous ».

 Sébastien Maillet, le manifestant blessé par une grenade devant l'Assemblée nationale, samedi. © Karl Laske
L’avocat de Sébastien Maillet, Me Arié Alimi, s’apprête à porter plainte à son tour. « On peut s’interroger sur la responsabilité pénale du préfet de police de Paris dans l’utilisation de cette grenade aujourd’hui, détaille l’avocat. Ce type de grenade n’a rien à faire en manifestation. Le gouvernement a cessé d’en commander parce qu’il considérait qu’elle était trop dangereuse. Le principe de précaution aurait voulu qu’il ne les utilise pas. Par ailleurs, il apparaît que les forces de l’ordre ont fait un usage non réglementaire de la grenade. » Elle aurait en effet été lancée « en cloche » en direction de la foule, contrairement aux règles.

Alors que Laurent Nuñez a accusé le manifestant d’avoir saisi la grenade, et suggéré qu’il s’agissait d’un « black bloc » du fait qu’il était « habillé en noir », Sébastien Maillet explique à Mediapart qu’il n’a pas pris la grenade, même s’il a eu un mouvement dans sa direction, qu’il est un gilet jaune et qu’il a « participé à dix actes sur treize » : « J’y vais toujours à visage découvert, dit-il. Je n’ai rien à cacher. Et samedi, j’étais tout seul sur la manifestation. » « Quand j’ai entendu que j’étais considéré comme un black bloc, ça m’a fait rigoler », dit-il, sur son lit d’hôpital.

« Ce n’est pas du tout un black bloc, explique Mélanie, sa compagne. C’est quelqu’un de pacifiste. On mettait nos gilets jaunes au début. Mais c’était devenu difficile de rentrer dans les manifs avec. Il fallait les cacher. Du coup, on a acheté des brassards fluo… »

« Je garde le moral. J’ai eu énormément de soutien, et j’ai appris qu’il y avait une marche chez moi à Argenteuil mercredi soir, et je tiens à remercier toutes les personnes qui se sont manifestées », précise Sébastien à Mediapart, avant de parler de son engagement et de livrer son récit de la manif du 9 février.

Il y a d’abord sa « colère », celle de la plupart des gilets jaunes : « ce que le gouvernement mettait en place avec les taxes, le fait que les gens ne peuvent plus vivre », et aussi « l’impression que l’on n’est plus dans un pays démocratique ». « Au fur et à mesure des actes, on a été confrontés à cette violence policière qui révolte : il y a beaucoup de blessés au flashball, de matraquages gratuits, d’acharnement, de provocation, énumère-t-il. On était directement confronté, dès le début, aux forces de l’ordre, alors que ça n’avait pas lieu d’être. Les gens sont sur une base de non-violence, et veulent manifester dans le calme, mais le gouvernement ne le comprend pas comme ça. »

Une semaine sur deux, Sébastien se rendait en manifestation avec Mélanie. Mais elle ne pouvait pas venir samedi. « Je n’ai pas hésité à y aller tout seul, de ma propre initiative, poursuit Sébastien. Les gilets jaunes, c’est une grande famille. On n’est pas tout seul. Il y a une solidarité énorme dans le mouvement. »

 Sébastien Maillet, le manifestant blessé le 9 février, lors d'un précédent acte du mouvement. © DR

Quand il est arrivé sur le lieu initial du rassemblement, samedi, « la marche était déjà partie ». Il a longé le cortège, qui était calme et bon enfant, jusqu’à rejoindre les premiers rangs. « Les CRS reculaient en marchant devant nous. » Arrivés devant l’Assemblée nationale, « les CRS voulaient que la manif prenne un certain chemin » et « les gens voulaient aller tout droit ».

« Moi j’étais au milieu de tout le monde, et j’entendais plein de trucs, poursuit-il. On est donc restés un peu bloqués devant l’Assemblée. Les CRS ont reçu des projectiles, et je peux comprendre que pour leur sécurité ils lançaient des lacrymogènes. À un moment donné, des individus ont cherché à forcer les palissades en bois de l’Assemblée. J’étais loin derrière. J’avais un masque pour me protéger des lacrymos, mais je n’ai pas participé à ces violences. Je me suis posté derrière le feu rouge, pour éviter les projectiles de flashball. D’ailleurs, j’ai dit à deux manifestantes que ça allait partir en sucette et je leur ai dit de se mettre à ma place. »

Mais les forces de l’ordre décident de prendre place devant les palissades en bois. « Un groupe de gendarmes s’est positionné devant ces palissades, se souvient Sébastien. Personne ne venait vraiment au contact physique avec eux. Je me suis approché d’un de ces gendarmes en disant de partir et qu’ils faisaient n’importe quoi. Il y a eu un autre jet de lacrymogènes, et on n’y voyait plus rien, ou en tout cas flou. J’avais inhalé du gaz, et j’étais à quinze mètres d’eux. À ce moment-là, j’ai vu un gendarme jeter quelque chose, je ne savais pas que c’était une grenade, cette fameuse grenade. Il l’a jetée en l’air. Je ne voyais pas ce que c’était. J’ai fait un pas en avant, j’ai tendu le bras. La grenade a pété à distance, mais suffisamment près pour me mutiler. Je suis resté conscient. J’ai senti que j’avais quelque chose à la main, et quand j’ai regardé, j’ai vu que je n’avais plus de main du tout. C’était des lambeaux de peau. J’ai crié. J’ai dit “Non ! Ma main, non !” Quelqu’un m’a pris en charge direct. »

Sébastien est conduit jusqu’au trottoir. Sur la place, la foule appelle des street medics qui s’approchent aussitôt. « Ils m’ont fait les premiers soins, explique encore Sébastien. Quelqu’un s’est posté sur moi pour m’empêcher de voir ma blessure. Les gens étaient plus choqués que moi. Je leur disais “calmez-vous”… Ils m’ont retiré mon sac. Ils m’ont fait un garrot, et ils ont enrobé ce qui restait de ma main comme ils ont pu. »

Les medics obtiennent de le faire entrer dans l’Assemblée nationale, où Sébastien a été pris en charge par des pompiers. Sébastien prévient alors ses parents qui s’effondrent au téléphone, et Mélanie qui croit à une blague. « Je ne l’ai pas cru. Je lui ai fait répéter plusieurs fois !… » se désole-t-elle.

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