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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 18:32

La justice ouvre une enquête sur la mort d'un homme en garde à vue pour excès de vitesse

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Le parquet d’Évry a ouvert une information judiciaire sur les circonstances de la mort d'un homme de 34 ans lors de sa garde à vue, début juillet, au commissariat d'Arpajon (Essonne). Il aurait tenté de se suicider dans sa cellule en s’étranglant avec sa chaussette, avant de mourir quelques jours plus tard à l'hôpital. La famille doute de la version officielle.

Le parquet d’Évry a ouvert une information judiciaire sur les circonstances de la mort d'un homme de 34 ans, Lucas M., lors de sa garde à vue début juillet au commissariat d'Arpajon (Essonne), selon des informations recueillies par Mediapart. Arrêté pour un excès de vitesse à moto, il aurait tenté de se suicider dans sa cellule, selon les premières constations médico-légales, avant de mourir quelques jours plus tard à l'hôpital.

« J'estime toutefois ne pas pouvoir prendre de décision permettant de conclure sur les causes exactes de la mort », explique le procureur de la République d’Évry, Éric Lallement. De fait : le père de famille aurait tenté de se suicider en utilisant ses chaussettes pour s'étrangler, mais sa famille doute de cette version, notamment à cause des traces laissées sur le cou du défunt et de la méthode employée. Parallèlement à l'enquête déjà ouverte, une plainte pour « homicide involontaire », « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner », « altération des preuves », « faux en écriture publique » et « non-assistance à personne en péril » a été déposée par les proches du défunt, représentés par l'avocat Me Jean Tamalet. 

L'histoire commence le lundi 3 juillet, à 17 h 50. Lucas M. passe un coup de fil à sa compagne, Séverine. Il lui annonce qu’il vient de se faire interpeller pour excès de vitesse et lui demande d’aller chercher leur garçon à l’école. « Il était tellement calme au téléphone que je lui ai demandé si c’était une blague », se souvient son épouse. Il est bel et bien menotté, c’est même un policier qui tient son portable pour qu’il puisse prévenir sa femme. « C’est une obligation légale d’informer la famille. Après son interpellation, il a dû être emmené dans le véhicule de service où on lui a notifié les droits de la garde à vue. Il évoquait la difficulté d’aller chercher son fils à l’école, donc il a dû demander à prévenir sa femme pour que l’enfant ne reste pas tout seul, les policiers ont accepté », avance le procureur d’Évry.

Une demi-heure plus tard, arrivé au commissariat d’Arpajon, dans l'Essonne, Lucas M. rappelle son épouse, toujours depuis son mobile, pour lui expliquer qu’il passera certainement la nuit au poste et qu’il a été placé en garde à vue. Ce que confirme un troisième appel, provenant d’un policier cette fois, selon le récit de la veuve.

Mais vers 22 h 15, c’est au domicile de Séverine et Lucas M. que des officiers se présentent. Ils lui apprennent que son mari aurait fait une tentative de suicide dans le commissariat et qu’il a été transporté d'urgence en réanimation à l’hôpital de Corbeil-Essonnes. Là, les médecins indiquent à la famille que Lucas M. ne se réveillera pas de son coma car son cerveau a manqué d’oxygène pendant trop longtemps.

Que s’est-il passé exactement ce soir-là dans la cellule ? « Vous voyez, les vitres de garde à vue ? Elles sont en Plexiglas, avec des trous pour l’aération. Lucas aurait accroché ses grosses chaussettes de sport, les aurait passées dans les trous d'aération des vitres en Plexiglas de sa cellule de garde à vue. Il se serait ensuite pendu en se penchant en avant », décrit maître Tamalet, l’avocat de la famille, se rapportant à la version livrée par la police à sa cliente.

« Mon mari mesure 1,74 m, il pèse 80 kilos, c’est un costaud », objecte Séverine. À l’hôpital, un infirmier lui aurait dit que Lucas n’aurait jamais pu passer ses doigts dans les trous, étant donné leur épaisseur.

La trace laissée sur le cou pose également question. Lors du coma de son époux, Séverine a soulevé la minerve et pris une photo de la marque – que nous avons pu voir. Elle se dessine uniquement sur l’avant du cou. La nuque, elle, est indemne. Surtout, elle semble très fine, peut-être un peu trop pour être une marque de chaussettes. « Le sillon d’étranglement mesure, en son point le plus large, 5 millimètres, d’après les observations de la légiste qui a examiné le corps en réanimation. Le procureur m’a même appelé pour me dire que mon instinct était le bon et qu’il ne s’agissait pas des chaussettes », insiste Jean Tamalet, qui a très vite douté de la version officielle.

Au parquet d’Évry, on se souvient qu’« à l’époque, on s’était posé la question : comment est-ce possible de se pendre avec des chaussettes ? Avait-il des mi-bas ? On avait une marque extrêmement fine qui tendait à faire penser que ce seraient donc des chaussettes extrêmement fines. On en était alors au stade de la spéculation. Ces questions ne sont pas celles d’un magistrat, mais simplement de la cohérence ».

D’après l’avocat Tamalet, lors de l’arrivée aux urgences, au moment où le Samu s’acquitte de la transmission orale du dossier au personnel soignant, il est dit que Lucas M. s’est pendu avec ses lacets. Or, sur le compte-rendu écrit, il est fait mention de chaussettes. Certains membres du personnel soignant présents ce soir-là, qui avaient accepté de témoigner, n’ont pas encore été auditionnés.

Des traces d'ecchymoses sur le bassin et les poignets

Pour Me Tamalet, deux hypothèses se profilent. Soit les policiers ont laissé entrer Lucas M. dans la cellule avec ses lacets de chaussures et il se serait pendu avec. « Dans ce cas, ils ont commis une erreur et tenté de maquiller la scène ensuite », note l'avocat. Une circulaire dont Le Monde s’était fait écho évoque effectivement pour les personnes gardées à vue la nécessité de les déposséder « des armes, instruments et objets divers (briquets, allumettes, soporifiques, ceinture, bretelles, lacets, ficelles, etc.) susceptibles soit de constituer une preuve de culpabilité, soit de permettre au détenu d’attenter à sa vie et à celle d’autrui, ou encore de s’évader ou d’incendier les locaux ». Signée par le sous-directeur des polices urbaines, au nom du directeur général de la sûreté nationale, cette circulaire date de 1963.

Pour Séverine, la veuve, le suicide ne correspond pas à la personnalité de son mari. « On ne se suicide pas pour un excès de vitesse ! Il n’avait aucune raison de paniquer. Surtout que ce n’est pas dans son tempérament, mon mari c’est quelqu’un de calme. C’est plutôt du genre à résoudre les problèmes dès qu’ils apparaissent. »

La deuxième hypothèse de l’avocat, « terrible mais plausible », dit-il, est celle d’un acte de contention ou de coercition qui aurait mal tourné, à l'issue duquel Lucas M. aurait fini étranglé avec son polo. « Les médecins affirment que son cerveau a manqué d’oxygène entre 30 à 60 minutes. Or, les policiers nous disent qu’ils ne l’ont laissé seul que 15 minutes, que tout se passait bien, qu’ils discutaient même moto ensemble », précise-t-il.

Cette thèse de l’étranglement avec le polo, le procureur Lallement la considère à ce stade des investigations comme « assez peu envisageable dans la mesure où l’autopsie n’a révélé aucune trace de quelque nature que ce soit ». « J’ai du mal à imaginer un geste très grave qui ne laisse aucune trace. Objectivement, s’il y avait eu un geste très violent, on l’aurait vu à l’autopsie », affirme le magistrat.

Effectuée une semaine après l’arrestation de Lucas, l'autopsie a été réalisée par deux médecins légistes. « Compte tenu du contexte, j’ai demandé deux experts, ça permet d’offrir à la famille toutes les garanties de neutralité », insiste le procureur. Il a également confié l’enquête sur la recherche des causes de la mort à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), « habituée à enquêter sur des responsabilités policières ».

Le premier examen en a appelé d'autres, plus approfondis, notamment au niveau de la plaie du cou. D’après le procureur d’Évry, « l’autopsie a montré qu’il s’agissait d’une mort par pendaison, mais comment est-elle survenue ? Est-ce ce qu’on nous a décrit ou y a-t-il eu transformation des lieux ? ». Confronté à ces questions, il a finalement ouvert une information judiciaire. Jean Tamalet, lui, regrette un « flou absolu ».

L'épouse de Lucas confie être « prête à tout entendre, si on [lui] explique comment tout est possible ». Lorsque son mari était encore dans le coma, ses effets personnels, retirés lors de la fouille, lui ont été remis. Seulement voilà : les chaussures et un lacet manquaient. D’après la version livrée à l’avocat, Lucas M. aurait réussi à enlever un premier lacet, mais pas le second. Il aurait alors fini par ôter ses chaussures.

Les conditions de son interpellation intriguent également la famille. « On nous dit qu’il a commis un délit de fuite, qu’il a quasiment renversé une femme et son enfant sur le trottoir, que les policiers n’ont pu que lui mettre une seule menotte tellement il se débattait, qu’ils ont dû sortir le Taser pour qu’il accepte la seconde. Mais juste après ça, il m’appelle. Super calme. Il n’est ni énervé, ni essoufflé et m’explique qu’un officier lui tient son téléphone pour qu’il puisse me parler. Il me rappelle du commissariat, toujours depuis son portable », liste son épouse.

Elle ajoute : « Ce n’était pas la première fois qu’il se faisait arrêter sur cette route. » Il avait déjà été sanctionné deux fois pour du matériel non homologué, le casque d’abord, puis les gants. « Il m’avait raconté que les policiers lui avaient dit : “La prochaine fois, on ne vous ratera pas, on a repéré votre moto. On sait quand vous passez.” Et deux semaines après, il meurt dans le commissariat. »

Selon son avocat, le PV mentionnant la suspension de permis de Lucas M. et évoquant cette interpellation musclée n’a d’ailleurs pas été signé par le défunt. Il est noté qu’il était absent lors de sa rédaction.

« Que Lucas ait essayé d’attenter à ses jours, c’est clairement établi. La difficulté c’est de comprendre dans quelles circonstances ? Comment cela est-il survenu ? Pourquoi une personne apparemment équilibrée voudrait mettre fin à ses jours pour une affaire qui peut paraître banale ? », interroge le procureur Éric Lallement. Il se dit sensible à la détresse et l’incompréhension de la famille. Il relève que tout, ce soir-là, de son placement en garde à vue à son comportement à moto, semble extraordinaire. Comprendre : inattendu de la part du père de famille. « Ce n’est pas un comportement adapté à sa personnalité. Peut-on comprendre un geste désespéré de la part d’une personne qui paraît équilibrée ? »  

Une source proche du dossier assure que les éléments à sa disposition concordent vers une tentative de suicide et que des chaussettes, roulées, pourraient laisser une trace fine, ce qui n'est toutefois pas encore démontré.

« On part probablement vers un suicide avec maquillage de la scène, c'est l'hypothèse privilégiée, réagit l'avocat de la famille. Dans mon for intérieur, et celui de la veuve, on n'imagine pas une bagarre. Pour des raisons totalement inexplicables, il aurait tenté de se suicider et la scène a été maquillée ensuite. Séverine veut savoir comment il en est arrivé là. Il n'avait pas d'histoire, pas de vie cachée, même ses amis et confidents ne trouvent aucune raison possible. Quant à l'hypothèse du polo, je ne l'écarte pas tant que je n'ai pas vu ce qu'ont révélé les examens des fibres. Il n'y pas de trace de lutte selon le procureur, mais s'il était menotté dans le dos au moment de la manœuvre, il ne pouvait pas lutter. Il y a quand même des ecchymoses sur le bassin et sur les poignets, à l'endroit où on met les menottes. Plus une trace sur le sternum. »

Lucas M. a été inhumé le 4 août.

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