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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 23:10

13 janv. 2016 | Par Michaël Hajdenberg

Au croisement des rues Abel Bonneval et Jules Auffret, à Noisy-le-Sec. C'est là que le policier et le fugitif se seraient retrouvés face à face. Un policier a tué Amine Bentounsi, un délinquant en fuite, d'une balle dans le dos le 21 avril 2012. C'est bien la seule certitude du procès qui se tient cette semaine devant la cour d'assises de Bobigny. Car si personne n'est en mesure de confirmer la version du policier, et surtout pas un de ses collègues qui avait tout inventé, personne n'est capable non plus de prouver qu'il a menti.

Les témoins manquent de précision. Les experts ne tranchent pas. Les soutiens s’effondrent. Après deux jours de procès sur les cinq qui sont prévus à la cour d’assises de Bobigny, rien ne vient pour l’instant fermement conforter ou infirmer la version du policier Damien Saboundjian. Le 21 avril 2012, à Noisy-le-Sec, celui-ci a tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi, un délinquant de 28 ans qui tentait de prendre la fuite une arme à la main. Damien Saboundjian affirme qu’Amine Bentounsi le braquait. Qu’il était en situation de légitime défense. Et que si sa balle l’a atteint non loin de la colonne vertébrale, c’est parce que le délinquant s’est soudainement retourné (voir le récit dans l'article précédent).

Pendant une partie de l’instruction, Damien Saboundjian avait pu compter sur le soutien d’un de ses collègues de patrouille, Ghislain, qui avait confirmé ses dires. Sur les écoutes téléphoniques versées au dossier, on entend même le policier dire : « Heureusement que Ghislain a dit la même chose que moi. C’est très important. »

Seulement, le témoignage de Ghislain s’est effondré. Et Ghislain avec. À l’audience, il s’est en effet écroulé par terre, alors qu’il cherchait à imiter comment son collègue s’était à un moment donné « recroquevillé » dans sa voiture. Ses jambes l’ont abandonné, il s’est fait mal au genou. Au point que l’audience a dû être suspendue.

À ce moment-là, Ghislain n’était pourtant qu’au début de son calvaire. N’ayant pas enlevé son blouson comme s’il était pressé de pouvoir repartir au plus vite ; parlant extrêmement bas, comme s’il espérait que personne ne puisse entendre ses contradictions, il avait tout juste commencé à expliquer son « mensonge ». Certes, lors de son deuxième interrogatoire par les bœufs-carottes en juin 2012, il s’était déjà rétracté : non, il n’avait en réalité jamais vu Amine Bentounsi braquer son collègue juste avant de mourir.

Au croisement des rues Abel-Bonneval et Jules-Auffret, à Noisy-le-Sec. C'est là que le policier et le fugitif se seraient retrouvés face à face.

Mais mardi, à l’audience, le supplice a duré. Pourquoi un mensonge sous serment ? Pourquoi avoir livré autant de détails inventés ? Était-ce pour sauver son collègue ? Ou parce qu’il avait lui-même peur de « perdre son boulot », comme il l’a confié dès le soir du crime à un commissaire divisionnaire ? Ghislain n’a apporté aucune réponse convaincante à ces questionnements, estimant juste qu’il avait répété ce que d’autres lui avaient dit, que pour lui « ça s’était passé comme ça », et qu’il avait raconté tout cela sans que personne ne le lui demande. À la question de Me Michel Konitz, avocat des parties civiles : « Avez-vous préféré aider un collègue que la vérité ? », il répond : « Oui. »

L’audience a montré que les quatre membres de la patrouille intervenue le 21 avril avaient pu se concerter pendant 45 minutes juste après les faits. Et les écoutes téléphoniques ont prouvé qu’en dépit des injonctions de l’IGS, ils avaient continué à échanger entre les interrogatoires. La solidarité est d’ailleurs encore aujourd'hui totale entre les quatre, comme le montrent les regards et les embrassades appuyés au procès. Mardi, à la première question rituelle du président, « connaissiez-vous l’accusé avant les faits ? », Vanessa, qui patrouillait ce 21 avril funeste comme depuis des années avec Damien Saboundjian, a même répondu : « Pas du tout. » Car pour elle, l’accusé ne peut être qu’Amine Bentounsi.

Michel Konitz la tance, et surtout se désole : en dépit de ses mensonges et de ses comportements déloyaux, Ghislain n’a pas eu « la moindre sanction, pas le moindre désagrément ». Le président du tribunal lui rétorque : « Cela viendra peut-être. Il y avait jusqu’à présent le secret de l’instruction. » Me Konitz l’écoute à peine : « Je n’ai aucune illusion là-dessus. Cela fait 40 ans que je fais ce métier. Il ne sera pas poursuivi. »

L’avocat de Damien Saboundjian, Me Daniel Merchat, vient du coup au secours de Ghislain – « Ce n’est pas votre procès » – et rappelle ses faits de gloire de ce jour maudit : il a évité une grenade (qui se révélera factice) lancée par Bentounsi ; l’a quasiment rattrapé à la course ; s’est précipité sur lui quand il est tombé sous la balle de son collègue alors qu’il était encore possiblement armé ; a apporté les premiers soins et appelé les secours.

Ce n’est pourtant pas le sujet. Ghislain a menti. Et encore : certaines de ses contradictions n’ont même pas été relevées. À présent, il dit qu’il a vu Saboundjian tirer de la main droite. Le soir du crime, il avait confié au commissaire divisionnaire qu’il n’avait rien vu du tout. Seulement entendu. Il dit aussi avoir prévenu Saboundjian que le fuyard était armé. Mais il assure parallèlement que quelques secondes plus tôt, celui-ci s’était déjà fait braquer dans sa voiture. Alors à quoi bon prévenir un homme qui vient de se faire braquer que son braqueur est armé ?

Ces incohérences sont secondaires : aucun témoin ne confirme plus avoir vu ce que décrit Damien Saboundjian. Celui-ci se retrouve bien seul. Mais seul face à personne. Amine Bentounsi n'est plus là pour livrer son récit. Et les experts balistiques qui sont venus à la barre ont confirmé que la version de Damien Saboundjian était plausible : Amine Bentounsi a pu braquer, puis immédiatement faire volte-face, et être alors touché.

Cette hypothèse ne cesse d’interroger : pour quelle raison un fugitif qui compte une vingtaine de mètres d’avance se retournerait-il brusquement pour braquer ? Et s’il braque et qu’on lui tire dessus, pourquoi ne fait-il pas feu avant, ou en riposte ? Quel serait le sens de se retourner pour reprendre sa course alors qu’il se fait allumer ? Il y a peu de chances que les jurés trouvent des réponses à ces questions d’ici à jeudi.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/130116/mort-damine-bentounsi-tout-secroule- au-proces-meme-les-policiers

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