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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 16:44

Aux assises de Bobigny: Amine Bentounsi, tué par un policier d'une balle dans le dos

10 janv. 2016 | Par Michaël Hajdenberg - Mediapart.fr

Le 21 avril 2012, un policier tue Amine Bentounsi, un délinquant en fuite, d'une balle dans le dos. Dès les premiers jours, sur fond de possible bavure, l'affaire mobilise syndicats et politiques, jusqu'au président d'alors, Nicolas Sarkozy. Près de quatre ans plus tard, le procès s'ouvre ce lundi devant la cour d'assises de Bobigny, dans un climat de forte tension.

La mort d’Amine Bentounsi remonte à avril 2012, mais le procès qui s’ouvre ce lundi à Bobigny (Seine-Saint-Denis) traversera beaucoup des débats actuels touchant aux forces de l’ordre. Ce 11 janvier, un an après que les policiers, nouveaux héros de la société française, eurent été acclamés lors de marches contre le terrorisme, l’un d’entre eux sera jugé, fait rarissime, par une cour d’assises et donc un juré populaire, pour avoir tué un délinquant en cavale qui tentait d’échaper à un contrôle. Factuellement, l’enjeu du procès se résume en une question : ce policier peut-il se prévaloir de la légitime défense alors qu’il a tué le fugitif d’une balle dans le dos ?

Mais l’audience, qui durera toute la semaine, ne manquera pas de soulever également des questions très politiques autour de la possible condamnation pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l’autorité publique ». Manque de sincérité des enquêtes sur d’éventuelles bavures, difficulté à faire condamner des policiers en France, risque de les autoriser à se servir de leur arme en dehors de leur service, demande de présomption de légitime défense pour les policiers, ou encore instrumentalisation politique des faits divers : chacun trouvera matière à nourrir ses argumentaires.

Le 21 avril 2012, l’affaire démarre bien plus prosaïquement par un coup de fil anonyme adressé au numéro 17. La voix dénonce avec précision la présence à Noisy-le-Sec d’un homme en fuite, connu pour des vols à mains armées et se prénommant Amine. Une équipe qui tourne à proximité se rend sur place. Trois des quatre membres de la patrouille sortent de la voiture, et se dirigent vers la personne désignée, en pleine discussion non loin d'un café. Lorsqu’il les voit s’approcher pour un contrôle, Amine Bentounsi prend ses jambes à son cou. Une course-poursuite s’engage.

Pendant qu’il trace, il se débarrasse de ses gants, de son blouson, de divers accessoires dont un étui d’arme de poing, et jette derrière lui une grenade, qui se révélera factice, et qui n’explose donc pas. Mais un des policiers s’est jeté au sol pour se protéger, se blessant légèrement au passage. Et tous ont pris du retard sur le fuyard. Pendant ce temps, le chauffeur du véhicule, Damien Saboundjian, alors âgé de 33 ans, qui n’était pas censé intervenir, fait le tour du pâté de maison en voiture pour cueillir plus loin le délinquant. A un croisement, il se met en travers de la route. Et c’est là que les récits divergent.

Selon la version de Damien Saboundjian, Amine Bentounsi lui fait alors face et pointe une arme sur lui. Le policier descend de sa voiture, contourne un camion. Quand il visualise de nouveau Bentounsi, celui-ci est passé de l’autre côté de la chaussée, et le braque une nouvelle fois, bras tendus. Saboundjian, se sentant « en danger de mort », explique qu’il a alors tiré en état de légitime défense.

Au croisement des rues Abel Bonneval et Jules Auffret, à Noisy-le-Sec. C'est là que le policier et le fugitif se seraient retrouvés face à face. Ce qui est sûr, c'est que sur quatre tirs, une balle, une seule, a atteint Bentounsi. Quand les policiers approchent de l'homme à terre, il saigne abondamment, du dos : l'hémorragie causera sa mort quelques heures plus tard à l'hôpital. A côté de lui, au sol, les policiers ont bien trouvé une arme. Mais comment peut-on toucher dans le dos quelqu’un qui vous braque de face?

Les expertises diligentées par le juge d’instruction n’excluent pas l’hypothèse: « Rien ne s’oppose à ce que la version du mis en examen soit exacte, affirment le balisticien et le médecin légiste dans leur contre-expertise du 2 janvier 2014. Il faut moins d’une seconde pour qu’un homme fasse un demi-tour sur lui-même. Il faut environ une seconde pour qu’un tireur tire quatre coups de feu. »

Les faits ont donc été requalifiés en « violences volontaires ... », alors que dans un premier temps, le 25 avril 2012, Damien Saboundjian avait été mis en examen pour « homicide volontaire ». À dix jours du second tour de la présidentielle, cette décision avait fait hurler les syndicats des forces de l’ordre : plusieurs centaines de policiers de Seine-Saint-Denis avaient défilé en armes sur les Champs-Élysées, gyrophares allumés et sirènes hurlantes. Dès le lendemain, le candidat Nicolas Sarkozy (UMP) leur avait promis « une présomption de légitime défense, car dans un État de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan un policier dans l'exercice de ses fonctions et le délinquant dans l'exercice de ses fonctions à lui ».

Au bout de son instruction, le juge Nicolas Aubertin a certes conclu que « l’information n’avait pas permis de démontrer formellement que Damien Saboundjian avait voulu tuer Amine Bentounsi en tirant volontairement à quatre reprises dans sa direction ». Mais la version du policier n’en demeure pas moins sujet à caution.

Récit calqué sur celui de son collègue

La police des polices, l'IGS, qui a mené une enquête poussée, a retrouvé plusieurs témoins de la scène. Aucun des six voisins et automobilistes, ni même aucun de ses collègues, n’a confirmé que Damien Saboundjian était en danger de mort au moment où il a tiré. Personne ne l’a vu être braqué. Dans un premier temps, un autre membre de la patrouille avait bien donné la même version des faits que Saboundjian. Mais, aucun des membres de la patrouille n’a en réalité vu la scène finale.

Cela n’a pas empêché la grande famille de la police de se serrer les coudes, comme le montrent les écoutes réalisées pendant deux mois sur le téléphone de Damien Saboundjian, un homme marié, père de deux enfants, entré dans la police en 2002 après un CAP de pâtissier et plusieurs emplois précaires. Celui-ci se sait écouté, il fait bien attention à ce qu’il raconte, et à ce que ses interlocuteurs peuvent lui confier. Un jour, on lit dans le dossier d’instruction qu’il dit à un copain :

- Saboundjian : Tu sais, ta Clio, que j’ai revendue : je l'ai recroisée à Saint Martin d'Heres, avec deux arabes dedans. - Le copain : ah ah ah c'est con, on aurait du y foutre une bombe dedans. - Saboundjian, prenant une voix nasillarde : mais non attention je suis sur écoute monsieur

- Le copain : ah merde c'est vrai merde houla putain.

En revanche, il ne cache rien des soutiens qu’il reçoit. Délégué syndical du SGP police, il explique comment le lieutenant qui l’a bousculé lors de sa garde à vue a été remis en place par le syndicat. « On est monté à l'IGS, on a mis un coup dans la fourmilière. L'officier, il va manger et ils vont être très soft », lui rapporte même une syndicaliste. Il raconte avoir été reçu par le préfet de Seine-Saint- Denis, avoir l’appui de Nicolas Sarkozy. Immédiatement, on lui a expliqué qu’il serait muté dans la région de son choix, qu’il préserverait son salaire.

Saboundjian dit que « dans la situation où il est, il claque des doigts pour obtenir ce qu'il veut ». Et en effet, les interceptions téléphoniques montrent à quel point, il est entouré, soutenu. Il reçoit même des dons, qu’il évalue à 2000 euros. Des agents de base se manifestent, comme cet ami qui compatit : « les gens oublient les conditions dans lesquelles on est. Tu vois, on est policiers, on est censé être professionnels, mais on reste humain avant tout. On n'a pas affaire à des situations comme ça tous les jours. Le mec, il est armé. »

La famille d’Amine Bentounsi peine pendant ce temps-là à se faire entendre. Certes, Nicolas Sarkozy a perdu l’élection présidentielle. Mais si, en 2012, Manuel Valls a réservé son premier déplacement en tant que ministre de l’intérieur à Noisy-le-Sec, c’était seulement pour visiter le commissariat. Il a bien pris soin d’éviter la famille de la victime.

Infréquentable ? Amine Bentounsi, mort à 28 ans, avait déjà une longue carrière de délinquant derrière lui. A 13 ans, il est le plus jeune incarcéré de France. Puis il enchaîne les condamnations, onze en tout, dont trois devant les assises, la dernière pour braquage à main armée d’un supermarché avec séquestration des employés. En juin 2010, alors qu’il lui reste 18 mois à purger, il décide de ne pas revenir d’une permission de sortie et entame une cavale, dont on connaît l’issue.

Cela lui interdit-il pour autant le statut de victime ? Sa soeur, Amal, qui a monté un collectif « Urgence notre police assassine en toute impunité », dénonce un schéma toujours identique : « A chaque mort liée à une interpellation policière, on criminalise la victime, on lui met tout ce qu’on peut sur le dos ». Elle redoute donc que ce procès soit celui de son frère, et non celui du policier.

Pire : quand elle a mis en ligne un clip vidéo provocateur dénonçant l’impunité des forces de l’ordre auteures de bavures et dans lequel elle affirmait que « la police est le meilleur des métiers pour être au-dessus des lois », elle a été poursuivi par Manuel Valls pour « diffamation envers une administration ». Amal Bentounsi a été relaxée, mais aujourd’hui encore, elle juge que cette procédure était un bras d’honneur adressé à sa famille alors qu’elle ne faisait que « lancer un cri d’alarme ». Pour le procès à venir, toute la famille s’est portée partie civile : la fille d’Amine Bentounsi, aujourd’hui âgée de 10 ans, par l’intermédiaire de sa mère, ainsi que ses frères et soeurs, et ses parents.

De l’audience, ils attendent tous qu’elle débouche sur une condamnation ferme : « Un acquittement, cela signifierait que l’on donne le permis de tuer aux policiers. Cela voudrait dire que l’on n’est plus dans un état de droit », estime Amal Bentounsi. Son collectif a souvent dénoncé « une connivence entre la police et la justice ». Mais cette fois, le dernier mot reviendra à un juré populaire.

URL source: https://www.mediapart.fr/journal/france/100116/aux-assises-de-bobigny-amine- bentounsi-tue-par-un-policier-dune-balle-dans-le-dos

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